«—Je ne vous dis ni oui, ni non, attendu que ce n'est pas là une action de guerre ou de rébellion. Je ne puis avoir d'opinion sur la mesure que vous prenez; mais si pour son exécution—dont à vous seul incombe la responsabilité—vous me faites des questions, je suis prêt à vous répondre.
«—Mon général, je vais écrire le dialogue que nous venons d'avoir ensemble, je le signerai et vous le remettrai.
«—Nous en ferons deux copies, comme pour une capitulation.
«—Convenu. Quels sont donc les moyens d'exécution? Comment puis-je parvenir à M. de Cerna sans l'effrayer?»
Le général Fari réfléchit quelques minutes.
«—Vous ferez appeler le président Donis d'Angel, ce bavard impitoyable qui ferait pendre son père pour avoir lu Courier. D'ailleurs vous n'aurez pas à le faire appeler; il viendra lui-même ici. Je vous conseillerai de lui faire lire nos instructions, de lui faire remarquer que le ministre a une telle confiance en vous qu'il nous a chargé de rédiger vous-même vos instructions. Une fois que Donis d'Angel, qui n'est pas mal méfiant, vous croira bien avec le ministre, il n'aura rien à vous refuser. Il l'a bien montré dans le dernier procès de délit de presse, où il a fait preuve d'une si insigne mauvaise foi, qu'il s'est fait huer par les petits garçons de la ville. Au reste, vous avez peu de chose à lui demander: uniquement de nous mettre en rapport avec M. Donis Disjonval, son oncle, vieillard calme, discret et point trop imbécile pour son âge. Si le président parle comme il faut à son oncle Disjonval, celui-ci vous fera obtenir une audience de M. de Cerna. Mais où et comment? je n'en sais rien. Prenez garde aux pièges. D'autrepart, M. de Cerna voudra-t-il vous voir? C'est ce que je ne puis non plus vous dire.
«—Le parti légitimiste n'a-t-il pas un sous-chef?
«—Sans doute, le marquis de Bron, mais qui se garderait bien de faire la moindre chose sans l'autorisation de M. de Cerna. Vous trouverez en celui-ci un petit blond sans barbe, de soixante-sept à soixante-huit ans, et qui, à tort ou à raison, passe pour l'homme le plus fin de toute la Normandie. En 1792, ce fut un patriote furibond, aujourd'hui c'est un renégat: la pire espèce de coquins. En un mot, c'est Machiavel en personne. Un jour, ne m'a-t-il point proposé de me faire décorer? Il prétendait que par la reine il m'obtiendrait le cordon de grand officier de la Légion d'honneur.
«—Je serai avec lui d'une extrême franchise.
«—Mais le préfet, comment vous arrangerez-vous avec lui? Comment donnerez-vous les trois cent vingt voix du gouvernement à M. de Cerna?