«—Sire, continua le banquier, je me suis fait une position dans le monde en ne refusant rien à mes amis, et en ne me refusant rien contre mes ennemis. C'est une vieille habitude, et je supplie Votre Majesté de ne pas me demander de changer de caractère envers les ministres. Ils ont pris des airs de hauteur avec moi, et jusqu'à ce bon M. Bardoux, des Finances, qui m'a dit gravement, à propos des petites places en question:
«—Vous abusez, monsieur!
«—Je présente respectueusement à Votre Majesté ces vingt-sept voix dont je dispose, mais je la supplie de me laisser me moquer de ses ministres.»
C'est ce dont M. Leuwen s'acquitta le lendemain à la Chambre, avec une verve et une gaieté admirables. La loi, à laquelle le roi prétendait tenir, passa à une majorité de treize voix, dont six appartenaient aux ministres. Lorsqu'on proclama le résultat, M. Leuwen placé au second banc de la gauche, à trois pas du banc ministériel, dit tout haut:
«—Ce ministère s'en va; bon voyage!»
Le mot fut à l'instant répété par tous les députés voisins du banquier.
Trois jours après le vote de la loi, M. Bardoux, le ministre des Finances, s'approcha de M. Leuwen et lui dit à mi-voix:
«—Les places sont accordées.
«—Fort bien, mon cher Bardoux, mais vous vous devez à vous-même de ne point contresigner ces grâces. Laissez cela à votre successeur. J'attendrai.»
Ordinairement la Légion du Midi dînait au grand complet chez M. Leuwen le lundi. Ce jour avait été choisi pour mieux pouvoir convenir de la campagne parlementaire à mener pendant la semaine.