«—La Gazette vous appelle le Maurepas de cette époque. Je voudrais bien avoir sur vous l'influence que Mme de Maurepas avait sur son mari, pour vous empêcher d'être ministre. Vous en mourrez, avec votre tempérament...
«—Il y aurait un autre inconvénient plus grand. Je me ruinerais. La perte de ce pauvre Van Peters se fait vivement sentir. Nous avons été fixés dernièrement par deux banqueroutes d'Amsterdam, causées uniquement par sa mort. Je ne suis pas allé en Hollande, où la chose se serait arrangée, à cause de cette maudite Chambre. Et ce maudit Lucien, que voilà, est la cause première de mes embarras. D'abord il m'a enlevé la moitié de votre cœur, ensuite il devrait connaître le prix de l'argent et être à la tête de ma maison de banque. A-t-on jamais vu un homme né riche, qui ne songe pas à doubler sa fortune? Il mériterait d'être pauvre. Sans la sottise du comte de Vaize à son égard, jamais je n'aurais songé à me faire une position à la Chambre. Maintenant j'ai pris goût à ce jeu, et je vais avoir une bien autre part à la chute de ce ministère—s'il tombe toutefois—que je n'en ai eu à sa formation. Aussi bien, une objection terrible se présente. Que puis-je demander? Si je ne prends rien de substantiel, au bout de deux mois, le ministère que j'aurai aidé à naître se moquera de moi et je me trouverai dans une fausse position.
Receveur général? Cela ne signifie rien pour moi, et c'est un avantage trop subalterne pour ma position actuelle à la Chambre. Faire nommer Lucien préfet, malgré lui, c'est ménager à celui de mes amis qui sera ministre le moyen de me jeter de la boue en le destituant. Et c'est ce qui arriverait au bout de trois mois.
«—Mais ne serait-ce pas un beau rôle que de faire le bien et de ne rien prendre? dit Mme Leuwen.
«—C'est ce que notre public ne croira jamais. M. de la Fayette a joué ce rôle-là pendant quarante ans et a toujours été sur le point d'être ridicule. Le public est trop gangrené pour comprendre ces choses-là. Pour les trois quarts des gens de Paris, M. de la Fayette eût été un homme admirable s'il avait volé quatre millions. Si je refusais le ministère et montais ma maison de manière à dépenser cent mille écus par an, tout en achetant des terres—ce qui montrerait que je ne me ruine pas—on ajouterait foi à mon génie et je garderais la supériorité sur tous ces fripons qui vont se disputer les ministères. Et si tu ne me résous pas cette question: Que puis-je demander? fit-il en riant et en s'adressant à son fils, je te regarde comme un être sans imagination, el n'ai d'autre parti à prendre que de jouer la petite santé et d'aller passer trois mois en Italie, pour laisser faire le ministère sans moi. Au retour je me trouverai effacé, mais ne serai pas ridicule. Maintenant, ma chère amie, ajouta-t-il en prenant les mains de sa femme, j'ai une grande corvée à vous demander: il s'agirait de donner deux bals.
«Deux grands bals! Si le premier n'est pas brillant, nous nous dispenserons du second; mais je crois bien que nous aurons toute la France, comme on disait dans ma jeunesse.»
Effectivement, les deux bals eurent lieu avec un immense succès et furent pleinement favorisés par la mode.
Le maréchal, ministre de la guerre, arriva des premiers. La Chambre des députés afflua en masse. L'événement de la soirée fut le long entretien particulier du ministre de la guerre et de M. Leuwen. Et ce qu'il y avait de singulier, c'est que, pendant cet aparté qui fit ouvrir de grands yeux aux cent quatre-vingts députés présents, le maréchal avait réellement parlé d'affaires au banquier.
«—Je suis bien embarrassé, avait-il dit. En fait de choses raisonnables, que trouveriez-vous à faire pour M. votre fils? Le voulez-vous préfet? Rien de si simple. Le voudriez-vous secrétaire d'ambassade? Mais il y a là une hiérarchie gênante! Je le nommerai second et dans trois mois premier.
«—Dans trois mois?» demanda M. Leuwen avec un air naturellement dubitatif et bien loin d'être exagéré.»