Heureusement, à peine dans le parterre, les gens avec qui j’avais fait le coup d’épaule me regardèrent d’un air bon et ouvert. Nous nous dîmes quelques mots bienveillants sur les peines passées; n’étant plus en colère, je fus tout à mon admiration pour Kean, que je ne connaissais que par les hyperboles de mon compagnon de voyage Edouard Edwards. Il paraît que Kean est un héros d’estaminet, un crâne de mauvais ton.

Je l’excusais facilement: s’il fût né riche ou dans une famille de bon ton, il ne serait pas Kean, mais quelque fat bien froid. La politesse des hautes classes de France, et probablement d’Angleterre, proscrit toute énergie, et l’use, si elle existait par hasard. Parfaitement poli et parfaitement pur de toute énergie, tel est l’être que je m’attendais à voir, quand on annonçait, chez M. de Tracy, M. de Syon ou tout autre jeune homme du faubourg Saint-Germain. Et encore je n’étais pas bien placé en 1821 pour juger de toute l’insignifiance de ces êtres étiolés. M. de Syon, qui vient chez le général Lafayette, qui est allé en Amérique à sa suite, je crois, doit être un monstre d’énergie dans le salon de Mme de la Trémoille.

Grand Dieu! Comment est-il possible d’être aussi insignifiant! comment peindre de telles gens! Questions que je me faisais pendant l’hiver de 1830, en étudiant ces jeunes gens. Alors leur grande affaire était la peur que leurs cheveux arrangés de façon à former un bourrelet d’un coté du front à l’autre ne vinssent à tomber.

For me: (Je suis un peu découragé par le manque absolu de dates. L’imagination se perd à courir après les dates au lieu de se figurer les objets).

Mon plaisir en voyant Kean, fut mêlé de beaucoup d’étonnement. Les Anglais, peuple fâché, ont des gestes fort différents des nôtres pour exprimer les mêmes mouvements de l’âme.

Le baron de Lussinge et l’excellent Barot vinrent me rejoindre à Londres; peut-être Lussinge y était venu avec moi.

J’ai un talent malheureux pour communiquer mes goûts; souvent, en parlant de mes maîtresses à mes amis, je les ai rendus amoureux, ou, ce qui est bien pis, j’ai rendu ma maîtresse amoureuse de l’ami, que j’aimais réellement. C’est ce qui m’est arrivé pour Mme Azur et Mérimée. J’en fus au désespoir pendant quatre jours. Le désespoir diminuant, j’allai prier Mérimée d’épargner ma douleur pendant quinze jours.—Quinze mois, me répondit-il, je n’ai aucun goût pour elle. J’ai vu ses bas plissés sur sa jambe en garande (français de Grenoble).

Barot qui fait les choses avec règle et raison, comme un négociant, nous engagea à prendre un valet de place. c’était un petit fat anglais. Je les méprise plus que les autres; la mode chez eux n’est pas un plaisir, mais un devoir sérieux, auquel il ne faut pas manquer.

J’avais du bon sens pour tout ce qui n’avait pas rapport à certains souvenirs, je sentis sur-le-champ le ridicule des quarante-huit heures de travail de l’ouvrier anglais. Le pauvre Italien, tout déguenillé, est bien plus près du bonheur. Il a le temps de faire l’amour, il se livre quatre-vingts ou cent fois par an à une religion d’autant plus amusante qu’elle lui fait peur, etc.

Mes compagnons se moquèrent rudement de moi. Mon paradoxe devint vérité à vue d’œil, et sera bien commun en 1840. Mes compagnons me trouvaient fou tout à fait quand j’ajoutais: Le travail exorbitant et accablant de l’ouvrier anglais nous venge de Waterloo et de quatre coalitions. Nous, nous avons enterré nos morts, et nos survivants sont plus heureux que les Anglais. Toute leur vie, Barot et Lussinge me croiront une mauvaise tête. Dix ans après, je cherche à leur faire honte: Vous pensez aujourd’hui comme moi, à Londres en 1821. Ils nient, et la réputation de mauvaise tête me reste. Qu’on juge de ce qui m’arrivait quand j’avais le malheur de parler littérature. Mon cousin Colomb m’a cru longtemps réellement envieux, parce que je lui disais que le Lascaris de M. Villemain était ennuyeux à dormir debout. Qu’était-ce, grand Dieu! quand j’abordais les principes généraux!