Mais ces moules-là étant les plus difficiles, je les fis sur-le-champ, et fort bien, seulement trop épais. Je n'épargnais pas la matière.

J'établis mon atelier de plâtrerie dans le cabinet de toilette de ma pauvre mère, pénétrais dans cette chambre où personne n'entrait depuis cinq ans qu'avec un sentiment religieux; j'évitais de regarder vers le lit. Je n'aurais jamais ri dans cette chambre, tapissée de papier de Lyon imitant bien le damas rouge.

Quoique je ne parvinsse jamais à faire un cadre de médailler comme le Père Ducros, je me préparais éternellement à ce grand renom en faisant une quantité de moules en soufre (en B, dans la cuisine)[20].

J'achetai une grande armoire renfermant douze ou quinze tiroirs de trois pouces de haut, où j'emmagasinais mes richesses.

Je laissai tout cela à Grenoble en 1799. Dès 1796 je n'en faisais plus de cas; on aura fait des allumettes de ces précieux moules (ou creux) en soufre de couleur d'ardoise.

Je lus le dictionnaire des médailles de l'Encyclopédie méthodique [21].

Un maître adroit qui eût su profiter de ce goût m'eût fait étudier avec passion toute l'histoire ancienne; il fallait me faire lire Suétone, puis Denis d'Halicarnasse, à mesure que ma jeune tête eût pu recevoir les idées sérieuses.

Mais le goût régnant alors à Grenoble portait à lire et à citer les épîtres d'un M. de Bonnard, c'est, je pense, du petit Dorât (comme on dit: du petit Mâcon). Mon grand-père nommait avec respect la Grandeur des Romains de Montesquieu, mais je n'y comprenais rien; chose peu difficile à croire, j'ignorais les événements sur lesquels Montesquieu a dressé ses magnifiques considérations.

Il fallait au moins me faire lire Tite-Live. Au lieu de cela, on me faisait lire et admirer les hymnes de Santeuil: «Ecce sede louantes... » On peut se figurer la façon dont j'accueillais cette religion[22] de mes tyrans.