Les prêtres qui dînaient à la maison cherchaient à reconnaître l'hospitalité de mes parents en me faisant du pathos sur la Bible de Royaumont, dont le ton patelin et mielleux m'inspirait le plus profond dégoût. J'aimais cent fois mieux le Nouveau Testament eu latin, que j'avais appris par cœur tout entier dans un exemplaire in-18. Mes parents, comme les rois d'aujourd'hui, voulaient que la religion me maintint en soumission[23], et moi je ne respirais que révolte.

Je voyais défiler la légion Allobroge (celle, je crois, qui fut commandée par M. Caffe, mort aux Invalides, à 85 ans, en novembre ou décembre 1835), ma grande pensée était à l'armée. Ne ferais-je pas bien de m'engager?

Je sortais souvent seul, j'allais au Jardin[24], mais je trouvais les autres enfants trop familiers, de loin je brûlais de jouer avec eux, de près je les trouvais grossiers.

Je commençais même, je crois, à aller au spectacle, que je quittais [25] au moment le plus intéressant, à neuf heures en été, quand j'entendais sonner le sing (ou saint)[26].

Tout ce qui était tyrannie me révoltait, et je n'aimais pas le pouvoir. Je faisais mes devoirs (thèmes, traductions, vers sur la mouche noyée dans une jatte de lait[27]) sur une jolie petite table de noyer, dans l'antichambre du grand salon à l'italienne, excepté le dimanche pour notre messe; la porte sur le grand escalier était toujours fermée. Je m'avisai d écrire sur le bois de cette table les noms de tous les assassins de princes, par exemple: Poltrot, duc de Guise, en 1562. Mon grand-père, en m'aidant à faire mes vers, ou plutôt en les faisant lui-même, vit cette liste; son âme assez tranquille, ennemie de toute violence, en fut navrée, d en conclut presque que Séraphie avait raison quand elle me représentait comme pourvu d'une âme atroce. Peut-être avais-je été conduit à faire ma liste d'assassins par l'action de Charlotte Corday—11 ou 12 juillet 1793—dont j'étais fou. J'étais dans ce temps-là grand enthousiaste de Caton d'Utique, les réflexions doucereuses et chrétiennes du bon Rollin, comme l'appelait mon grand-père, me semblaient le comble de la niaiserie.

Et en même temps j'étais si enfant qu'ayant trouvé dans l'Histoire ancienne de Rollin, je crois, un personnage qui s'appelait Aristocrate, je fus émerveillé de cette circonstance et fis partager mon enthousiasme à ma sœur Pauline, qui était libérale et de mon parti contre Zénaïde-Caroline, attachée au parti de Séraphie et appelée espionne par nous.


Avant ou après, j'avais eu un goût violent pour l'optique, qui me porta à lire l'Optique de Smith à la bibliothèque publique. Je faisais des lunettes pour voir le voisin en ayant l'air de regarder devant moi[28]. On pouvait encore, avec un peu d'adresse, par ce moyen-là, facilement me lancer dans la science de l'optique et me faire emporter un bon morceau de mathématiques. De là à l'astronomie, il n y avait qu'un pas.