J'écrirais un volume sur les circonstances de la mort d'une personne si chère[2].

C'est-à-dire: j'ignore absolument les détails, elle était morte en couches, apparemment par la maladresse d'un chirurgien nommé Hérault, sot choisi apparemment par pique contre un autre accoucheur, homme d'esprit et de talent, c'est ainsi à peu près que mourut Mme Petit en 1814. Je ne puis décrire au long que mes sentiments, qui probablement sembleraient exagérés ou incroyables au spectateur accoutumé à la nature fausse des romans (je ne parle pas de Fielding) ou à la nature étiolée des romans construits avec des cœurs de Paris.

J'apprends au lecteur que le Dauphiné a une manière de sentir à soi, vive, opiniâtre, raisonneuse, que je n'ai rencontrée en aucun pays. Pour des yeux clairvoyants, à tous les trois degrés de latitude la musique, les paysages et les romans devraient changer. Par exemple, à Valence, sur le Rhône, la nature provençale finit, la nature bourguignonne commence à Valence et fait place, entre Dijon et Troyes, à la nature parisienne, polie, spirituelle, sans profondeur, en un mot songeant beaucoup aux autres.

La nature dauphinoise a une ténacité, une profondeur, un esprit, une finesse que l'on chercherait en vain dans la civilisation provençale ou dans la bourguignonne, ses voisines. Là où le Provençal s'exhale en injures atroces, le Dauphinois réfléchit et s'entretient avec son cœur.

Tout le monde sait que le Dauphiné a été un Etat séparé de la France et à-demi italien par sa politique jusqu'à l'an 1349[3]. Ensuite Louis XI, dauphin, brouillé avec son père, administra le pays pendant seize[4] ans, et je croirais assez que c'est ce génie profond et profondément timide et ennemi des premiers mouvements qui a donné son empreinte au caractère dauphinois. De mon temps encore, dans la croyance de mon grand-père et de ma tante Elisabeth, véritable type des sentiments énergiques et généreux de la famille, Paris n'était point un modèle, c'était une ville éloignée et ennemie dont il fallait redouter l'influence.

Maintenant que j'ai fait la cour aux lecteurs peu sensibles par cette digression, je raconterai que, la veille de la mort de ma mère, on nous mena promener, ma sœur Pauline et moi, rue Montorge: nous revînmes le long des maisons à gauche de cette rue (au Nord). On nous avait établis chez mon grand-père, dans la maison sur la place Grenette. Je couchais sur le plancher, sur un matelas, entre le fenêtre et la cheminée, lorsque sur les deux heures du matin toute la famille rentra en poussant des sanglots.

«Mais comment les médecins n'ont pas trouvé de remèdes?» disais-je à la vieille Marion (vraie servante de Molière, amie de ses maîtres mais leur disant bien son mot, qui avait vu ma mère fort jeune, qui l'avait vu marier dix ans auparavant, en 1780) et qui m'aimait beaucoup.

Marie Thomasset, de Vinay, vrai type de caractère dauphinois, appelée du diminutif Marion, passa la nuit assise à côté de mon matelas, pleurant à chaudes larmes et chargée apparemment de me contenir. J'étais beaucoup plus étonné que désespéré, je ne comprenais pas la mort, j'y croyais peu.