J'étais absolument ivre, fou de bonheur et de joie. Ici commence une époque d'enthousiasme et de bonheur parfait. Ma joie, mon ravissement ne diminuèrent un peu que lorsque je devins dragon au 6e régiment, et encore ce ne fut qu'une éclipse.
Je ne croyais pas être alors au comble du bonheur qu'un être humain puisse trouver ici bas.
Mais telle est la vérité pourtant. Et cela, quatre mois après avoir été si malheureux à Paris, quand je m'aperçus ou crus m'apercevoir que Paris n'était pas, par soi, le comble du bonheur.
Comment rendrai-je le ravissement de Rolle?
Il faudra peut-être relire et corriger ce passage, contre mon dessein, de peur de mentir avec artifice comme Jean-Jacques Rousseau.
Comme le sacrifice de ma vie à ma fortune était fait et parfait, j'étais excessivement hardi à cheval, mais hardi en demandant toujours au capitaine Burelviller: «Est-ce que je vais me tuer?»
Heureusement, mon cheval était suisse, et pacifique et raisonnable comme un Suisse; s'il eût été romain et traître, il m'eût tué cent fois.
Apparemment je plus à M. Burelviller, et il s'appliqua à me former en tout; et il fut pour moi, de Genève à Milan, pendant un voyage à quatre ou cinq lieues par jour, ce qu'un excellent gouverneur doit être pour un jeune prince. Notre vie était une conversation agréable, mêlée d'événements singuliers et non sans quelque petit péril; par conséquent, impossibilité de l'apparence la plus éloignée de l'ennui. Je n'osais dire mes chimères ni parler littérature à ce roué de vingt-huit ou trente ans, qui paraissait le contraire de l'émotion.
Dès que nous arrivions à l'étape, je le quittais, je donnais bien l'étrenne à son domestique pour soigner mon cheval; je pouvais donc aller rêver en paix.
A Rolle, ce me semble, arrivé de bonne heure, ivre de bonheur, de la lecture de la Nouvelle-Héloïse et de l'idée d'aller passer à Vevey, prenant peut-être Rolle pour Vevey, j'entendis tout-à-coup sonner en grande volée la cloche majestueuse d'une église[4] située dans la colline, à un quart de lieue au-dessus de Rolle ou de Nyon; j'y montai. Je voyais ce beau lac s'étendre sous mes yeux, le son de la cloche était une ravissante musique qui accompagnait mes idées, en leur donnant une physionomie sublime.