Là, ce me semble, a été mon approche la plus voisine du bonheur parfait.
Pour un tel moment, il vaut la peine d'avoir vécu.
Dans la suite, je parlerai de moments semblables, où le fond, pour le bonheur, était peut-être réel, mais la sensation était-elle aussi vive, le transport du bonheur aussi parfait?
Que dire d'un tel moment, sans mentir, sans tomber dans le roman?
A Rolle ou Nyon, je ne sais lequel (à vérifier, il est facile de voir cette église entourée de huit ou dix grands arbres), à Rolle exactement commença le temps heureux de ma vie; ce pouvait être alors le 8 ou 10 de mai 1800.
Le cœur me bat encore en écrivant ceci, trente-six ans après. Je quitte mon papier, j'erre dans ma chambre et je reviens écrire. J'aime mieux manquer quelque trait vrai que de tomber dans l'exécrable défaut de faire de la déclamation, comme c'est l'usage.
A Lausanne, je crois, je plus à M. Burelviller. Un capitaine suisse retiré, jeune encore, était municipal. C'était quelque ultra échappé d'Espagne ou de quelque autre Cour. En s'acquittant de la besogne désagréable de distribuer des billets de logement à ces sacripants de Français, il se prit de bec avec nous et alla jusqu'à dire, en parlant de l'honneur que nous avions de servir notre patrie: «S'il y a de l'honneur ...»
Mon souvenir sans doute exagère le mot.
Je mis la main à mon sabre et voulus le tirer, ce qui me prouve que j'avais un sabre.
M. Burelviller me retint.