Je crois voir que ce qui me défendait du mauvais goût d'admirer la Cléopédie[3] du comte Daru et bientôt après l'abbé Delille, c'était cette doctrine intérieure fondée sur le vrai plaisir, plaisir profond, réfléchi, allant jusqu'au bonheur, que m'avaient donné Cervantès, Shakespeare, Corneille, Arioste, et une haine pour le puérile de Voltaire et de son école. Là-dessus, quand j'osais parler, j'étais tranchant jusqu'au fanatisme, car je ne faisais aucun doute[4] que tous les hommes bien portants et non gâtés par une mauvaise éducation littéraire ne pensassent comme moi. L'expérience m'a appris que la majorité laisse diriger la sensibilité aux arts, qu'elle peut avoir naturellement, par l'auteur à la mode; c'était Voltaire en 1788, Walter Scott en 1828. Et qui est-ce aujourd'hui 1836? Heureusement, personne.

Cet amour pour Shakespeare, l'Arioste, et la Nouvelle-Héloïse au second rang, qui étaient les maîtres de mon cœur littéraire à mon arrivée à Paris à la fin de 1799, me préserva du mauvais goût (Delille, moins la gentillesse) qui régnait dans les salons Daru et Cardon, et qui était d'autant plus dangereux pour moi, d'autant plus contagieux, que le comte Daru était un auteur produisant actuellement et que sous d'autres rapports tout le monde admirait et que j'admirais moi-même. Il venait d'être ordonnateur en chef, je crois, de cette armée d'Helvétie qui venait de sauver la France à Zurich sous Masséna. M. Daru le père nous répétait sans cesse que le général Masséna disait à tout le monde, en parlant de M. Daru: «Voilà un homme que je puis présenter à mes amis et à mes ennemis.»

Pourtant Masséna, de moi bien connu, était voleur comme une pie, ce qui veut dire par instinct, on parle encore de lui à Rome (ostensoir de la famille Doria, à Sainte-Agnès, place Navone, je crois), et M. Daru n'a jamais volé un centime.

Mais, grand Dieu, quel bavardage! Je ne puis arriver à parler de l'Arioste, dont les personnages, palefreniers et portefaix par la force, m'ennuient tellement aujourd'hui. De 1796 à 1804, l'Arioste ne me faisait pas sa sensation propre. Je prenais tout-à-fait au sérieux les passages tendres et romanesques. Ils frayèrent, à mon insu, le seul chemin par lequel l'émotion puisse arriver à mon âme. Je ne puis être touché jusqu'à l'attendrissement qu'après un passage comique.

De là mon amour presque exclusif pour l'opera buffa, de là l'abîme qui sépare mon âme de celle de M. le baron Poitou (voir à la fin du volume la préface de de Brosses qui a fâché Colomb) et de tout le vulgaire de 1830, qui ne voit le courage que sous la moustache.

Là seulement, dans l'opera buffa, je puis être attendri jusqu'aux larmes. La prétention de toucher qu'a l'opera séria à l'instant fait cesser pour moi la possibilité de l'être. Même dans la vie réelle, un pauvre qui demande l'aumône avec des cris piteux, bien loin de me faire pitié, me fait songer, avec toute la sévérité philosophique possible, à l'utilité d'une maison pénitentiaire.

Un pauvre qui ne m'adresse pas la parole, qui ne pousse pas des cris lamentables et tragiques, comme c'est l'usage à Rome, et mange une pomme en se traînant à terre, comme le cul-de-jatte d'il y a huit jours, me touche presque jusqu'aux larmes à l'instant.

De là mon complet éloignement pour la tragédie, mon éloignement jusqu'à l'ironie pour la tragédie en vers.

Il y a une exception pour cet homme simple et grand, Pierre Corneille, suivant moi immensément supérieur à Racine, ce courtisan rempli d'adresse et de bien-dire. Les règles d'Aristote, ou prétendues telles, étaient un obstacle ainsi que les vers pour ce poète original. Racine n'est original, aux yeux des Allemands, Anglais, etc., que parce qu'ils n'ont pas eu encore une cour spirituelle, comme celle de Louis XIV, obligeant tous les gens riches et nobles d'un pays à passer tous les jours huit heures ensemble dans les salons de Versailles.

La suite des temps portera les Anglais, Allemands, Américains et autres gens à argent ou revenu antilogique, à comprendre l'adresse courtisane de Racine, même l'ingénue la plus innocente, Junie ou Aricie, et confite en adresse d'honnête catin; Racine n'a jamais pu faire une Mlle de La Vallière, mais toujours une fille extrêmement adroite et peut-être physiquement vertueuse, mais certes pas moralement. Vers 1900, peut-être que les Allemands, Américains, Anglais, arriveront à comprendre tout l'esprit courtisanesque de Racine. Un siècle peut-être après, ils arriveront à sentir qu'il n'a jamais pu faire une La Vallière.