Le manteau royal est un vêtement qui rarement va bien à la taille de ceux qui le portent, parce qu'on n'a pas eu le soin de prendre leur mesure, auparavant de le mettre sur leurs épaules. Comme on coupe en plein drap, on lui donne souvent tant d'ampleur, & il est si lourd, que ceux qui s'en habillent peuvent à peine marcher, s'y empêtrent les pieds, succombent sous le poids, & font les chûtes les plus graves ou les plus ridicules. Parfois aussi on lui fait contracter de mauvais plis difficiles à redresser. Ceux qui se couvrent de ce manteau en voient rarement la fin. Il passe sur bien des épaules, avant d'être usé! Avec ce manteau, on peut bien se passer de toutes les autres pieces d'une garde-robe. Car il dispense de la pudeur. Il est parfumé d'une essence qui porte au cerveau de tous ceux qui s'en approchent, & leur cause le délire.
LEÇON XXXVII.
LE TISON ROI.
En ce tems-là; un peuple, depuis nombre d'années, se voyoit gouverné par de mauvais rois espece d'incendiaires, dont l'esprit turbulent portoit la flamme & le feu dans l'intérieur de l'empire & chez ses voisins. Le dernier de ces princes étant venu à mourir, le peuple s'assembla pour procéder à l'élection d'un successeur. Un des notables élevant la voix, opina ainsi: Puisque jusqu'à présent nous avons si mal choisi, que ce tison ardent soit couronné, & regne sur nous. Mais donnons-lui pour trône un seau plein d'eau.
LEÇON XXXVIII.
L'ÉCHANGE DES PRISONNIERS DE GUERRE.
En ce tems-là; deux rois puissans étoient en guerre; car ils étoient voisins. L'un d'eux souffroit à sa cour le fou en titre d'office, dont son prédécesseur avoit créé la charge. Ce fou fut mis au nombre des prisonniers; mais que son maître en fut amplement dédommagé, en voyant arriver le roi, son rival, chargé de chaînes! Le vainqueur fit à sa guise les clauses du traité qui eut lieu; & il montra beaucoup de modération. Car il offrit de rendre le roi, pourvu seulement qu'on lui rendît son fou. Ces conditions de la paix firent hausser les épaules aux politiques qui ne se croyoient pas vus du roi. Mais celui-ci qui voyoit tout, se contenta de leur dire: Ma conduite qui vous paroît étrange, n'est que juste. Pour ravoir mon fou, pouvois-je raisonnablement donner autre chose en échange, qu'un insensé?
Le prince prisonnier, mis en liberté, eût mieux aimé donner la moitié de son royaume pour sa rançon, (car rien ne coûte aux rois) plutôt que de subir une telle humiliation. Il mourut de dépit. Ses sujets se réunirent aux sujets de son rival heureux, qui dit alors à ses courtisans: Eh bien! hausserez-vous encore les épaules? Ma politique voit plus loin que la vôtre; avouez-le.