LEÇON XXXIX.

LES FLECHES ET LES MOUTONS.

En ce tems-là; un prince avoit pour voisin de ses États un peuple dispersé sur une grande étendue de pays. Il leur proposa de se rassembler dans des villes, en leur offrant, pour leçon, l'exemple d'un faisceau de fleches qu'on ne peut rompre, tant qu'elles sont réunies. Votre force, leur fit-il dire par ses envoyés, naîtra de votre union.

Un Ancien parmi ce peuple demi-sauvage, fut chargé de répondre; & voilà comme il s'y prit: Nous convenons que rien ne peut briser des javelots en paquet; & qu'un enfant en viendrait à bout, en les prenant séparément; mais, convenez, à votre tour, qu'il n'est pas aussi facile de faire ce qu'on veut d'un peuple dispersé, que d'une nation qu'on a sous la main. Nous faisons ce que nous voulons du troupeau que nous renfermons dans l'enceinte d'une bergerie; mais nous n'en pourrions pas dire autant des moutons errans dans la plaine ou sur la montagne.


LEÇON XL.

LES ASTÔMES.

En ce tems-là; une nation avoit pour roi un tyran, & pour voisins tributaires & vassaux, une peuplade d'hommes sans bouche, & ne se nourrissant que d'air. On leur envoya le tyran, pour régner sur eux. Ils l'acceptèrent, mais en même-tems ils lui firent entendre par signes qu'un peuple qui n'avoit jamais faim, n'étoit pas aisé à être tyrannisé; & qu'un souverain qui avoit plus besoin de ses sujets, que ses sujets de lui, ne pouvoit sans risque vouloir tyranniser. Quand tu seras tenté d'abuser de ton pouvoir, lui dirent-ils dans leur langage, tu n'entendras pas de murmures qui ne seroient pour toi qu'un vain bruit à l'importunité duquel ton oreille s'accoutumeroit bientôt. Mais nous te ferons jeûner; & nous verrons si tu t'habitueras aussi facilement à la faim qu'au pouvoir arbitraire.

Il seroit à souhaiter que cette race d'hommes[2] sans bouche existât encore: on y enverroit en retraite les mauvais rois; & les jeunes princes pourroient y faire leur noviciat.