LES DEUX CÔTÉS DE LA MÉDAILLE.
Un jeune étranger visitoit ma patrie, & s'extasioit à chaque pas qu'il y faisoit. Le beau pays! Heureux ceux qui y sont nés, & qui pourront y mourir! Heureux sur-tout les habitans des grandes villes. Tous les jours, ce sont des fêtes, des divertissemens nouveaux. On n'a que l'embarras du choix. Des spectacles brillans y font passer des heures entieres comme des minutes. Veut-on des occupations plus graves, plus essentielles? Des académies de tous les genres vous ouvrent leurs portes. Ici, on polit la langue; là, on exerce la raison. Plus loin, on vole la nature dans ses secrets les plus cachés. Les riches & les grands n'ont pas de palais assez vastes pour contenir tous les chef-d'œuvres des artistes. Heureuse nation! Que tu as bien raison d'être idolâtre de tes maîtres! Tu leur dois toutes tes jouissances; & ils te laissent à peine appercevoir la différence des tems de guerre ou de paix.
J'entendis cet éloge avec un sang-froid qui piqua la curiosité du jeune étranger; il m'accusa d'ingratitude, & de ne point sentir tout mon bonheur. Je lui répondis: Jeune étranger, je pourrois te faire un portrait de ma patrie, tout différent & tout aussi fidele. Tu n'as vu que le côté d'or de la médaille, le reste est de fer. Nous achetons cher les belles choses qui t'extasient. Nous avons des spectacles en tout tems; mais nous n'avons pas toujours du pain: nous avons des académies savantes; mais nous n'avons pas encore des tribunaux intégres: on nous fait chanter de jolis airs; mais nous n'avons pas encore de bonnes loix: le prince donne des fêtes, & c'est tout le peuple qui les paye. Nous sommes des esclaves couronnés de fleurs; mais il y a long-tems qu'on nous a enlevé le bonnet de la liberté.
LEÇON LI.
LE COURTISAN MARCHE-PIED.
En ces tems-là; un roi impatient n'avoit pour le moment ni écuyer, ni valets, ni esclaves qui pussent l'aider à monter sur son char. Un courtisan qui s'en apperçut, se précipita aussitôt au-devant de lui, & de son corps courbé jusqu'à terre lui fit un marche-pied[3] commode, dont le prince usa sans façon.
On reprocha à l'homme de cour une complaisance qui tenoit de la bassesse. Il répondit: Un roi impatient qui, pour monter plus vîte dans son char, met le pied sur le dos de son courtisan, donne à ce courtisan le droit de marcher sur le ventre de ses sujets.