LA GALETTE.
Avant qu'il y eût des rois, sur le déclin du gouvernement patriarchal, dans une contrée dont je ne dirai pas le nom, il étoit d'usage, à un certain jour de l'année, que chaque famille réunie dans la maison paternelle, se mettoit à table & divisoit une galette, en autant de morceaux qu'il y avoit de parens au banquet. Un étranger sans famille vint à passer dans ce canton, & instruit de cette fête coutumiere, parvint par ses beaux discours à réunir toutes les familles en une seule assemblée: Mes amis, leur dit-il, dans trois jours vous rompez la galette d'usage, chacun dans le sein de vos foyers. Faites mieux cette année; puisque vous êtes tous des hommes, tous égaux; amassez en monceaux toute la farine qui servoit à composer vos galettes, & n'en pétrissez qu'une de toutes, que vous mangerez tous en commun, comme il convient à des freres. Si vous le voulez même, comme c'est moi qui vous ai ouvert cet avis, vous me chargerez de cette besogne & du soin de la distribution par égales parties. Les bonnes gens qui formoient l'assemblée, ne se méfiant de rien, répondirent: À la bonne heure. Tenez-là prête pour dans trois jours, & vous nous la partagerez également. Le troisieme jour arrivé, on s'assemble. Notre avanturier placé au haut bout de la table, commence par couper la grande galette en autant de morceaux qu'il y a de chefs de famille. Puis, il leur dit: Mes enfans, vous êtes convenu de me laisser faire les fonctions de pere de famille; par conséquent de prendre à moi seul toute la peine que chaque pere de famille auroit prise dans la maison. Or, comme il est juste que toute peine ait son salaire, & que le salaire soit proportionné à sa peine, vous trouverez bon que je commence par me servir, & par m'adjuger la part de chaque chef de famille; le reste sera pour vous, & le harangueur tout de suite de porter à sa bouche un morceau qu'il dévora: il n'avoit pas mangé depuis trois jours. Il se préparoit à entamer une seconde part, lorsque son voisin lui dit, en retenant son bras: Un moment, mon ami; comme vous n'avez qu'une bouche, vous ne pouvez consommer la nourriture de cent autres bouches. Tenez-vous-en à votre premier morceau, puisqu'il est mangé, & souffrez que nous mangions les autres ou retournez d'où vous venez.
L'avanturier fut obligé de retourner d'où il venoit. Et depuis ce tems les bonnes gens, qu'il vouloit séduire, ne souffrirent plus d'étranger parmi eux & firent leur part eux-mêmes.
LEÇON LIII.
LE CONTRAT SOCIAL.
En ce tems-là; plusieurs familles habitoient un morceau de terre isolé. Chacune renfermée dans son domaine, se gouvernoit elle-même sous l'œil du plus ancien des peres. Un étranger échoua un jour sur les côtes de cette isle. Après l'avoir parcourue, il parvint, à force d'instance, à rassembler les chefs de famille, & leur tint ce discours:
Mes amis, vous & vos enfans, vous paroissez vivre heureux. Mais il y a un terme à tout. À la premiere dissension qu'un rien peut faire naître, vos familles armées les unes contre les autres, peuvent chercher à s'entre-détruire; sur-tout n'ayant aucun tribunal où chacune d'elles puisse porter sa cause. Ce premier différend sera suivi de plusieurs autres. Pour prévenir les maux que je prévois, il me semble, sauf meilleur avis, que vous devriez élire une espece de souverain qui vous dictera des loix, à l'ombre desquelles vous pourrez dormir en paix. Mais pour que ce souverain ne soit pas juge dans sa propre cause, il faudrait en trouver un qui vous soit étranger par le sang, & par les intérêts.
Un vieillard interrompit le harangueur, en ces termes:
N'en dites pas davantage, nous devinons le reste. Écoutez-nous à notre tour. Nous avons vécu jusqu'à présent heureux. Ce que nous avons sait, nous pouvons le faire encore. Nous sommes assez hommes pour nous gouverner nous-mêmes. Cependant, nous voulons bien en essayer; & comme vous êtes ici le seul étranger, c'est vous probablement que vous avez en vue pour être notre souverain. Nous y consentons; mais à une condition, c'est que devant être responsable des loix que vous nous proposez, vous devez l'être aussi de tous les maux qui nous arriveront, & auxquels vos loix n'auront point remédié. En conséquence, vous payerez de votre tête le premier meurtre arrivé sous votre regne.... Y consentez-vous?....