J'ai vu le roi du pays où je suis né. Je l'ai vu dans toute sa gloire, au milieu de ses courtisans, dont il paroît le Dieu. Chaque mot qu'il prononce est un oracle. Chaque geste qu'il fait est un ordre. Devant lui on fléchit le genouil, & la tête reste découverte. On n'ouvre la bouche que quand il daigne le permettre. Ce qu'il aime, on l'aime. On hait ce qu'il hait. Malheur à qui dirait paix, quand il a dit guerre. On le suit jusques-là où tout autre homme va seul; & celui à qui il accorde le privilege de lui rendre les soins les plus vils a des rivaux jaloux, qui ne lui pardonnent pas cette faveur du prince.
J'ai vu un pere de famille au milieu de ses enfans. Je l'ai vu, ne donnant point d'ordres, mais mieux obéi que s'il disoit: Nous voulons. Objet des soins les plus tendres, une douce familiarité regne autour de lui. Le moindre nuage qui couvre son front, alarme tous ceux qui vivent sous ses yeux. Les conseils, les leçons, qui sortent de sa bouche, vont se graver dans tous les cœurs. Dort-il? c'est comme s'il veilloit. Le respect qu'on lui porte, ne dégénere point en formule ironique. Est-il malade? on ne pense point à lui succéder. Meurt-il? on ne lui fait point d'oraison funebre; mais on pleure.
J'aimerais bien mieux être pere de famille que roi.
LEÇON LXXXIX.
ÉCHANTILLON DU JEU DES CONTRE-VÉRITÉS.
En ce tems-là; du tems que le peuple n'élisoit plus les rois, & n'opinoit plus que par forme dans les assemblées de la république, tout alloit bien. Les mœurs privées étoient le garant de la félicité publique. On vivoit en paix avec ses voisins & avec soi-même. Le commerce en dehors n'étoit qu'un échange de bienfaits. Le luxe en dedans nourrissoit les arts, & devenoit un lien de plus entre les riches & les pauvres. En ces tems-là; s'il y avoit des pauvres qui souffroient sans murmurer, il y avoit aussi des riches qui donnoient sans qu'on leur demandât. En ces tems-là; quoique chaque porte eût sa serrure, la bonne foi étoit si grande, que les maisons restoient ouvertes, même la nuit, & dans l'absence du maître. En ce tems; s'il y avoit beaucoup de célibataires, il y avoit aussi beaucoup de ménages heureux. En ce tems-là; on parloit beaucoup de la liberté, sans doute que ce mot n'étoit pas seulement sur les levres. En ce tems; tous les hommes étoient freres; car ils aimoient à vivre ensemble, entassés les uns sur les autres, dans l'étroite enceinte des murailles de leurs cités. Dans ce tems, il falloit que tout le monde fût heureux, car tout le monde étoit jaloux d'en avoir l'air.
Hélas! dans ce tems-là aussi, on aimoit beaucoup à s'amuser au jeu des contre-vérités; & cette page en pourroit bien être un échantillon.