LE PLAISIR ET LE BONHEUR.

Un jour, de grand matin, je me dis: Ayons aujourd'hui du plaisir, à la maniere des gens du monde. Essayons d'être heureux, à l'instar des heureux du siecle. Je sortis, & j'allai au lever de plusieurs femmes qui passoient pour les plus agréables. Leurs minauderies & leur jargon m'amuserent pendant la premiere minute. À la seconde minute je baillai, & courus ailleurs chercher du plaisir. Je me promenai aux jardins publics. Au bout de la premiere allée, je me surpris baillant, & je me dis: Ce n'est pas encore là du plaisir. Allons nous asseoir à la table d'un riche ou d'un grand. J'attendis au dessert. Le vin m'échauffa la tête; mais mon cœur resta froid, & je m'endormis. On me réveilla pour me donner une place à ces beaux spectacles où l'art, dit-on, surpasse la nature, en l'imitant. Avant que la toile fût baissée, je baillai. Une orgie nocturne m'attendoit au sortir d'un bal galant..... Est-ce là le plaisir, me demandai-je, en regagnant mon asyle solitaire, où veilloit ma compagne. Cela se peut; mais, à coup sûr, (du moins pour moi), le bonheur n'est qu'ici.


LEÇON XCI.

L'INCRÉDULE CONVERTI.

Les livres de plusieurs philosophes m'avoient rendu incrédule, au point de nier toute divinité, & une vie à venir. Mais, en méditant sur l'état actuel de la société, je retournai bien vîte à la croyance de mes ancêtres & de ma nourrice. En voyant le quart des hommes servi par les trois autres quarts, j'eus besoin, pour ne pas me laisser aller à l'indignation & au désespoir, j'eus besoin de croire qu'apparemment un Dieu avoit décidé, de sa certaine science & pleine puissance, qu'il y auroit un monde où les trois quarts du genre humain serviroient l'autre quart; & que, par la suite, il y auroit un autre monde où le grand nombre de ceux qui servoient, seroit servi, à son tour, par le petit nombre. Si j'ai mal conjecturé, si ce n'est pas là tout-à-fait le plan de conduite de la divinité, je ne sais plus où j'en suis. Le chaos qui, dit-on, précéda la création, n'étoit rien, sans doute, en comparaison de celui qui regne sur la surface de ce monde créé: & l'enfer, dont on me menaçoit après ma mort, ne peut pas être pire que la vie qu'on mene dans une société dont les individus sont tous libres & égaux, & où cependant les trois quarts sont esclaves, & le reste est maître.


LEÇON XCII

L'ÉPÉE ET LA LOI.

En ce tems-là; l'épée & la loi se disputoient entr'elles sur le droit de préférence. La loi prétendoit que les hommes, avec elle, n'avoient pas besoin de l'épée; l'épée soutenoit qu'elle donnoit à la loi toute sa force.