VI.

ZOÉ À AGATHE.

Agathe! vous m'êtes et me serez toujours chère; mais vous n'êtes plus sage. Comment un clin d'œil a-t-il pu vous changer à ce point? Agathe éprise d'un prêtre! Où prétends-tu aller? quel est ton but? Fille aimable et sensible, où vas-tu placer tes premières affections? L'infortune a des droits sur nous. Il est beau, il est louable, il est tout naturel de verser une larme sur le malheur de ses semblables; mais un homme qui vient d'élever un mur d'éternelle séparation entre lui et les femmes, parce qu'il a été le jouet de l'une d'elles, peut-il devenir un objet d'attachement? Mais je me trompe, mon Agathe a voulu s'amuser un moment, et son esprit me tranquillise sur son cœur. C'est un roman que tu m'as fait: n'est-ce pas? Agathe va venir voir sa Zoé, restera avec elle plusieurs jours; elle continuera d'être les délices de la société. Si l'amitié me donne quelques droits sur Agathe, j'en profiterai pour te guérir de cette surprise faite à tes sens, et tu attendras paisiblement l'heure marquée par le destin, où tu dois rencontrer l'homme qui te convient, et avec lequel tu puisses t'unir, à mon exemple. Viens, mon Agathe, c'est assez te faire illusion: prends-y garde, l'imagination quelquefois est perfide. L'amitié vraie qui m'unit à toi ne l'est point. Prends de ses conseils. Viens, et laisse-toi un moment conduire par la main de ta Zoé.

Tu penses bien que je n'ai point communiqué tes dernières lettres à mon mari. Viens nous voir, ou j'irai te chercher.

VII.

AGATHE À ZOÉ.

Ta lettre est sévère, mais j'en reconnais toute la justice. Le sentiment qui l'a dictée serait bien capable de me guérir, si ma maladie n'était point incurable. Oui! la foudre n'est pas plus prompte que ce qui vient de se passer dans mon cœur, et il en est d'autant plus blessé qu'il s'y attendait moins. Tu as recours aux lois de la raison; mais que peut la raison contre le premier élan de la sympathie? Va! la sympathie n'est point une chimère; tu l'éprouves toi-même tous les jours dans ton heureux ménage. C'est elle qui t'unit à l'époux que tu aimes. Moins heureuse que toi, les circonstances me font rencontrer l'objet qu'il me faut dans un homme qui ne peut être à moi. Ne me blâme point; contente-toi de me plaindre, et permets-moi de te confier tout ce qui m'arrive. Est-on le maître de sa destinée? Mais si tu ne te rebutes point, si tu ne me désavoues point pour ton amie, je sens que je ne puis être tout à fait malheureuse.

Sans doute j'aime; en vain je voudrais me le dissimuler. Mais si j'en fais l'aveu à d'autres qu'à moi, ce ne sera jamais qu'à mon amie. Je me respecterai en elle; je la respecterai en moi: et le sentiment qui nous lie me préservera des fautes, s'il ne me préserve pas des chagrins inséparables d'une passion avouée par la nature, mais contrariée par les convenances sociales.

Ne me parle donc pas d'aller vers toi; ne viens pas non plus me chercher. Laisse-moi à mes illusions; elles sont telles qu'en voulant les détruire, on leur ferait prendre un caractère sinistre. Imite la bonne nature; sois indulgente comme elle.

Saint-Almont, pour se distraire sans doute de cette flamme sourde qui le mine, se livre tout entier aux devoirs de son état. Il sait apparemment que l'occupation est l'un des plus puissans remèdes contre l'amour, comme l'oisiveté en est le plus actif poison. Je vois son plan de conduite; il est sage, et me donne la plus haute idée de son jugement. Toutes ses journées sont sans lacune; la chaire et le confessionnal servent tour à tour de théâtre à son zèle apostolique. Il a fait le prône dimanche dernier; je n'ai eu garde d'y manquer. J'ai chargé une femme qui se tient au portail de l'église de m'avertir. Cette bonne femme me croit une sainte. «Si jeune, être déjà si pieuse!» dit-elle.