Ma chère Zoé! si tu savais comme il prêche avec grâce, avec onction! Le sujet de son premier discours était l'amour du prochain. Ma bonne maman, qui voulut l'entendre d'après le récit que je lui en fis, et qui se connaît en sermons, m'a dit en me serrant la main: «Ma chère fille! j'ai suivi bien des prédicateurs, en ma vie; pas un d'eux ne m'a fait autant de plaisir.»

Ma grand'maman n'a jamais rencontré si juste. Saint-Almont persuade, rien qu'à le voir; il ne crie point; il ne gesticule pas comme un forcené: c'est le cœur qui parle au cœur.

Une chose qui va t'étonner, c'est qu'il a osé traiter de l'amour, et même en faire l'éloge; mais c'est qu'il voit cette passion comme l'un des plus beaux, des plus sublimes sentimens de la nature. «L'amour, a-t-il dit dans un endroit de son prône, l'amour dans une âme vertueuse est une vertu de plus. Heureux ceux, a-t-il ajouté, heureux ceux qui s'aiment avec innocence!» Que Saint-Almont était beau en prononçant cette exclamation, qui fut suivie d'un long soupir!

Je m'étais placée devant lui, derrière une colonne; ses yeux en ce moment rayonnaient, étincelaient; une rougeur aimable colorait son visage. Toute sa physionomie était angélique.

Ma chère Zoé! je te le dis naïvement, quel dommage que cet homme n'ait pas rencontré la femme qui lui convenait! qu'elle est vile à mes yeux, celle qui n'a pas senti tout le prix d'un tel homme! Une larme coule de mes yeux, en te faisant part de cette réflexion amère et inutile. J'en veux aussi à Saint-Almont. Pourquoi, s'étant mal adressé une première fois, se rebute-t-il tout de suite? N'y avait-il donc qu'une femme au monde? Tout le mal qu'on voit sur la terre ne vient peut-être que de ce que peu de gens sont à leur place. Adieu, Zoé; je n'ai pas le courage de t'en écrire plus long. Le noir chagrin s'empare de moi. Que n'es-tu à Paris! indulgente amie, tu me sauverais de moi-même. Adieu, encore une fois.

VIII.

ZOÉ À AGATHE.

Ma pauvre Agathe! ta dernière lettre me fait de la peine. Il semble que tu te plaises à creuser le précipice sous tes pas. Tâche de t'interroger dans le calme de la raison, et de te voir de sang-froid. Chaque jour ajoute à ton délire. Tu ne prévois pas les maux que tu te prépares. Imite plutôt celui-là même qui est la cause innocente de ton égarement d'esprit. Vois, et tu en conviens toi-même, vois avec quelle prudence il s'éloigne de tous les objets capables de le rappeler à sa malheureuse passion. Je t'en conjure, ne te flatte pas; c'est précisément la pureté de ta flamme qui en augmente la chaleur. Je craindrais beaucoup moins pour ton repos, si tu avais choisi un sujet indigne de toi; ce ne serait que l'erreur d'un moment. Crains d'en avoir pour toute la vie. Ne badine pas avec les passions. D'abord nos jouets, elles finissent par devenir nos tyrans. Une seule réflexion pourrait suffire pour te rappeler à ta tranquillité première. Si quelqu'un me demandait: Que faites-vous de votre amie? que fait Agathe? Dis, mon Agathe, qu'aurais-je à répondre? Il me faudrait donc, pour être vraie, dire: «Mon amie est devenue amoureuse d'un prêtre.»

Cela seul devrait te faire ouvrir les yeux. Un prêtre n'est plus un homme pour une femme. Pense à cela; ne reste point à Paris; accours dans mes bras: c'est là ta place. Donne-moi ta personne en garde; je t'en rendrai fidèle compte. Tu es mon trésor: que j'en sois la dépositaire! Mon mari me demande toujours quand nous te verrons, et je suis obligée de mentir toujours en lui disant: «La bonne maman est malade.» Ah! c'est bien plutôt ma pauvre Agathe qui l'est, et qui l'est si fort, qu'elle ne veut pas guérir. Adieu, mauvais sujet. Que de chagrins je prévois pour toutes deux!

IX.