AGATHE À ZOÉ.
J'ai lu trois fois ta lettre, sage Zoé; je me suis interrogée de suite, et mon cœur a répondu qu'il sera toujours digne du tien. Je puis être un jour très-malheureuse, mais jamais capable de faire honte à Zoé. J'en ai prononcé le vœu; je le répète tous les matins en me levant, et le soir je m'endors avec la douce confiance que je n'ai point faussé mon serment.
Cette déclaration faite, il faut que tu aies la complaisance de lire le reste de ma lettre. Tu seras toujours ma confidente discrète, mais jamais ma complice, parce que jamais je n'aurai de faute grave à me reprocher. Entends-tu bien, Zoé?
Ma bonne vieille vint me dire hier matin: «M. l'abbé de Saint-Almont tiendra confessionnal cette après-dînée jusqu'au soir. Tous ces jours gras, il les consacre à son ministère. Oh! il aura bien des pénitentes; car on l'estime déjà beaucoup. Venez donc tantôt.»
Le récit de la vieille excita en moi un sentiment qui m'était inconnu jusqu'alors. Il aura bien des pénitentes! Je répétai ces paroles avec l'accent de la jalousie. Oui, j'irai tantôt; je veux savoir s'il est des femmes capables de l'aimer avec autant de désintéressement que moi.
Je me trouvai donc aux environs du confessionnal, bien avant que Saint-Almont n'y entrât. Ce qui me rassura un peu, c'est que je ne vis que quelques femmes âgées et de très-jeunes-gens. Il ne se fit pas attendre long-temps. Il vint en surplis fort propre. Je ne m'éloignai pas. Il entendit plusieurs vieilles pénitentes avec beaucoup de patience. Une d'elles en se retirant me dit: «Ma jeune demoiselle, ce confesseur est un ange pour la douceur et la sagesse des conseils. N'en prenez point d'autres; vous en serez contente. J'en suis enchantée; je lui enverrai mes deux filles qui sont de votre âge.»
J'avais le désir le plus violent de me présenter à mon tour, et de me faire entendre en confession à celui de tous les hommes qui m'inspirait le plus de confiance. Je ne sais ce qui me retint. L'importance et la singularité de cette démarche s'offrirent à ma pensée. D'ailleurs, je m'étais promis de ne rien oser, sans avoir consulté mon amie. Bonne et sage Zoé! conseille-moi donc. Me permets-tu cette nouvelle imprudence? car tu vas sans doute qualifier ainsi le dessein que je brûle d'exécuter. Quel mal pourras-tu trouver dans cet acte interdit aux profanes, je le sais, mais il ne peut en résulter d'inconvénient grave; tout au plus, une estime mieux sentie encore pour Saint-Almont. Zoé, parle: tu es mon oracle.
X.
ZOÉ À AGATHE.
Agathe, tu me consultes, peut-être avec la ferme résolution de ne point exécuter mes ordonnances. N'importe; j'aurai rempli mon devoir, en te traçant les tiens. N'entre point dans le confessionnal de Saint-Almont; n'ajoute point ce nouveau tort aux autres. Qu'irais-tu lui dire? Que tu l'aimes? Oui! tu brûles de lui faire cet aveu, sous le voile sacré de la confession. C'est une déclaration d'amour que tu hasarderas, fille imprudente! J'aime à croire à l'honnêteté de Saint-Almont; et je me repose même sur la tienne, s'il était homme à vouloir profiter de ta faiblesse. Mais où tout cela te mènera-t-il? Je pense que le rôle qu'il me convient de jouer dans cette affaire, est celui de spectatrice, de confidente tout au plus, en te renvoyant à toi-même, en en appelant à ton propre cœur, si les choses deviennent plus sérieuses. Agathe, fais donc ce que tu voudras.