Cette carrière, que les ouvriers avaient épuisée, n'était point déserte: elle formait un méandre de diverses chambres, et se prolongeait fort avant, éclairée de distance en distance par des ouvertures, espèce de soupiraux pratiqués à la surface des campagnes voisines. L'une de ces galeries souterraines aboutissait aux caves d'une maison du prochain village; et ce conduit servait d'habitation ordinaire à un personnage singulier qu'il est bon de dessiner aux yeux de nos lecteurs. Nous l'appellerons Timon, ou le Misantrope moderne, pour ne compromettre personne. Cet homme, jeune encore, avait éprouvé bien des malheurs, et beaucoup plus d'injustices. Doué d'une âme sensible et d'une imagination forte, il avait un penchant irrésistible à la philosophie, mais à celle des stoïciens plus qu'à toute autre; et le monde dans lequel il vécut ne lui avait donné que trop de sujets d'exercer son esprit porté à la réflexion. Sa première jeunesse avait été studieuse. Il avait médité les livres les plus profondément pensés; et d'après eux, il s'était échafaudé une théorie brillante, mais au-dessus des forces humaines, du moins tant que le système social actuel aura lieu. Notre sage, dans l'âge des passions, eut l'imprudence de vouloir mettre à exécution les principes exaltés qu'il s'était faits, et ne trouva partout que des résistances. Son siècle n'était point assez mûr, et sa patrie était trop corrompue, pour le succès de ses plans hardis et sévères. Indignement joué par les femmes, poursuivi à outrance par le haut clergé dont il n'avait pas craint de révéler les turpitudes dans un livre qui ne fit que trop de bruit, notre philosophe dégénéré tout à coup en misantrope, se retira de la société, changea de nom, et vint habiter sous le chaume d'un paysan de Vitri. La vie solitaire qu'il y mena ne le guérit point de ses préventions plus ou moins fondées contre le monde. Rodant autour de son nouveau domicile, il fit un jour la découverte d'un souterrain qui avoisinait la paroisse où il demeurait. De ce moment, il rompit tout à fait ses liens, et ne conserva d'autres rapports avec ses semblables que ceux nécessaires pour ne pas mourir de faim. Les bonnes gens chez lesquels il résidait, et auxquels il payait une forte pension, munis de sa procuration, faisaient toutes ses affaires, et ne le contrariaient en rien. Rarement mangeait-il avec eux. Il venait lui-même prendre ses alimens, et allait les consommer dans la caverne qui répondait au cellier de ses hôtes. Là, il s'abandonnait à ses noires méditations, tout à loisir, et sans craindre les importuns. Parfois, il confiait au papier ses pensées chagrines; ou bien, il gravait sur les parois les plus lisses de sa carrière quelques poésies dans le genre des stances suivantes.

STANCES MISANTROPIQUES.

Par votre faute, ô combien sur la terre,
Pauvres humains, vous endurez de maux!
Moi, loin de vous, au fond d'une carrière,
J'ai rencontré la paix et le repos.

Pauvres humains! vous ressemblez aux pierres
Qu'un architecte habile ou sans talens,
Sous ses crayons bizarres ou sévères,
Place et déplace au gré des dieux régnans.

Quand je vous vois, du fond de ma caverne,
Pauvres humains! vous me faites pitié.
Pour un peu d'or qu'un autre se prosterne!
Je ne regrette ici que l'amitié.

Oui! je préfère une caverne aux temples
Où le fakir fait des discours moraux,
Tous démentis par ses mauvais exemples.
Pauvres humains! on vous prend par les mots.

Avec vos rois, avec vos républiques,
Pauvres humains! êtes-vous heureux? non.
Rentrez plutôt sous les lois pacifiques
De la nature: elle seule a raison.

Depuis long-temps, au fond d'une citerne,
La vérité, dit-on, a son séjour:
Moi, je la trouve au fond de ma caverne;
Mais j'y voudrais trouver aussi l'amour.

Timon s'occupait aussi d'une réforme de l'espèce humaine qu'il détestait. Le clergé n'était point ménagé dans ses diatribes virulentes: et c'est ainsi qu'il employait ses journées, errant seul, dans les recoins multipliés de la carrière devenue pour lui un nouveau monde. Quelquefois il y passait des nuits entières, écrivant ses observations amères, à la lueur d'une lampe. Trop souvent son cerveau s'allumait; et il se fût porté à de violens excès, si quelqu'un de ceux dont il n'avait que trop à se plaindre se fût présenté à lui. Il avait contracté la défiance la plus générale, ne faisant point un pas, sans avoir deux pistolets à sa ceinture et un poignard.

C'est avec cet attirail formidable, et dans un moment de misantropie profonde, qu'il rencontre étendu sur la pierre un individu en habit ecclésiastique. À cette vue, il ne peut se contenir; d'une main, il lève son poignard; de l'autre, il saisit le collet de la soutane d'Agathe endormie. Il l'agite avec force, la déchire, et met à nu une partie du sein de l'infortunée, qui se réveille enfin comme en sursaut, et reste immobile et muette au spectacle inattendu qui la frappe. Quelle dut être en effet sa terreur, en voyant un homme coiffé d'un bonnet de poil, une lampe suspendue au haut de ce bonnet, à la manière de certains mineurs, armé de pistolets et d'un fer menaçant, l'œil hagard, et le visage dans une sorte de convulsion!