— Mais ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth ! Ah ! c’était un prophète puissant en œuvres et en paroles, devant le peuple et devant Dieu ! Or les prêtres et les magistrats l’ont livré pour être condamné à mort, et il y a trois jours qu’on l’a crucifié. Sache donc que j’étais le premier de ses disciples. Il nous avait promis de délivrer Israël…
— Et de nous ressusciter du tombeau après s’être ressuscité lui-même ! — ajouta Siméon. — Et voilà trois jours qu’il est mort ! A Jérusalem, on nous cherche pour nous pendre. A Capernaüm, dans notre pays, où nous retournons, chacun va se moquer de nous. Pourvu seulement qu’on ne nous rejoigne pas en chemin ! Nous voulions partir dès hier ; mais des femmes nous ont dit qu’elles étaient allées à l’endroit où on l’a enterré, et qu’elles avaient trouvé le sépulcre vide. Même elles auraient rencontré là un ange, qui leur aurait dit que Jésus était vivant. Alors je suis allé hier soir au tombeau : le tombeau était vide, en effet, mais pas l’ombre d’un ange, et personne n’a rien vu. On aura enlevé ses restes pour nous empêcher d’y aller prier ! Ah ! vois-tu, nous en sommes pour nos frais ! Il est bien mort ; et, à nous, Dieu sait ce qui va nous arriver !
— S’il était vivant, comme l’affirment ces femmes, tout de suite je l’aurais vu ! — reprit Cléophas. — Il n’y avait que moi qui le comprenais. J’ai beaucoup étudié, depuis l’enfance ! J’ai été second scribe à Capernaüm. Je sais lire, écrire, je sais tout. Si Jésus vivait, mais il serait là en ce moment, à m’écouter comme tu m’écoutes ! C’est des idées de femmes, tout cela ! Bon pour des ignorants comme Siméon, de croire à leurs inventions ! Moi, d’ailleurs, jamais je n’ai été complètement dupe de ce que nous disait le Nazaréen. Il y avait ses miracles, les malades guéris, les morts ressuscités : c’est cela qui me retenait. Mais tous ces discours nouveaux, bizarres, incompréhensibles ! Et ce dédain de l’instruction, et ce goût pour la mauvaise compagnie !
— Oui, c’est vrai ! fit Siméon. Moi-même, souvent j’ai failli douter de lui, en le voyant si familier avec moi. Il me parlait comme à son frère ! Un homme qui se disait le descendant de David !
Mais l’étranger interrompit leurs doléances et prit la parole, à son tour. Il avait connu, lui aussi, Jésus de Nazareth. Il l’avait naguère rencontré en Galilée ; et l’autre jour il l’avait revu, traîné par des soldats dans une rue de Jérusalem, les épaules couvertes d’un linge écarlate, les mains liées, le front saignant sous des épines. Il croyait fermement que Jésus était le Fils de Dieu, et ressusciterait du tombeau suivant sa promesse. Sa voix restait douce comme un chant du ciel ; mais sans cesse ses paroles devenaient plus fermes, blâmant les deux voyageurs de leur peu de foi.
— Insensés, disait-il, pourquoi votre cœur est-il si rétif ? Ne savez-vous pas ce qu’ont annoncé les prophètes ? Jésus ne devait-il pas souffrir comme il a souffert, afin d’entrer ainsi dans sa gloire ?
Puis, commençant par Moïse et continuant par tous les prophètes, il leur expliquait dans les Écritures ce qui concernait Jésus.
Ses explications ravirent Cléophas, qui se piquait de savoir toutes les Écritures, de pouvoir même les réciter à l’envers, en prenant par la fin. Il compléta quelques-unes des phrases que citait l’étranger, il en cita d’autres, encore plus probantes, à son gré. Il était heureux de montrer son érudition à un homme aussi érudit.
Siméon, lui, écoutait avec la mine recueillie qu’on lui avait vue jadis aux discours de Jésus. Il était ébloui, entraîné, convaincu. De temps en temps seulement il songeait qu’il n’avait rien mangé depuis le matin, que sa besace était vide, et que le froid de la nuit allait le surprendre sur la route.
Et, quand on fut arrivé au bourg d’Emmaüs, il n’y tint plus. Il interrompit ses compagnons, leur proposa d’entrer dans une auberge pour se restaurer.