Au département des Imprimés, il n’était pas rare de recevoir, en une séance, plus de cent personnes et de communiquer plusieurs centaines de volumes. Indépendamment de ces communications intérieures, il y avait dans les trois départements des Imprimés, des Manuscrits et des Estampes, un service de prêt bien organisé, qui depuis longtemps avait pris une grande extension. Les registres d’inscription des livres prêtés à cette époque contiennent de nombreuses mentions et témoignent en même temps que de la libéralité avec laquelle se communiquaient les livres, de l’empressement des gens de lettres à en profiter. Pendant plusieurs années Voltaire fut un emprunteur assidu de la Bibliothèque. La lettre suivante qu’il adressait à l’abbé Bignon, peut avoir été écrite vers 1730:

«Monsieur

«Je vous suplie de vouloir bien avoir la bonté de me permettre d’emprunter à la biblioteque du roy quelques livres anglois que je ne pourois pas trouver ailleurs, jen donneray mon reçeu, et je ne manqueray pas de les raporter dans un mois. J’ose vous demander cette grace monsieur d’autant plus librement que je scay que vous avez passé votre vie à en acorder aux gens de lettres. Votre réputation authorise la liberté que je prends. Je passeray dans quelques jours à la biblioteque, et si vous voulez bien monsieur m’y faire donner vos ordres jen profiteray avec la reconnoissance que vous doivent tous les hommes qui pensent.

«Je suis avec bien du respect

«Monsieur
votre très-humble et
très-obéissant serviteur.

«Voltaire.»

A Paris ce 5 aoust.

Les noms qu’on retrouve le plus souvent sur les registres de 1740 à 1788 sont ceux de Montesquieu, Buffon, d’Alembert, Diderot, Condorcet, Marivaux, Lacépède, Daubenton, Maupertuis, l’abbé Lambert, Crébillon, Florian, Berquin, Fréron, Suard, La Harpe. En 1788 Mirabeau, en 1790 Sieyès, et dans les années suivantes, nombre de députés à la Convention usent largement du prêt.

La Bibliothèque se trouvait ainsi mêlée au mouvement général des esprits en facilitant les travaux de ceux qui demandaient des réformes. Elle recevait, pour ainsi dire, le reflet des idées du temps:

«Ce qu’on ignore encore, faisaient justement observer les bibliothécaires à l’Assemblée nationale en 1790, c’est que la Bibliothèque du Roi offre un spectacle bien curieux qui ne serait pas sans utilité pour la politique. C’est là et c’est là seulement qu’on voit vers quelle étude se porte l’esprit humain: il fut un temps où il ne s’occupait que d’érudition et où l’on ne demandait que des auteurs grecs ou latins. Ensuite il se tourna vers la littérature, on ne cherchait que des poëtes et des orateurs; les sciences exactes et la physique ont eu leur tour.