«On s’appliqua ensuite à l’économie politique, on rechercha les livres anglais. L’Assemblée nationale a donné de nouvelles vues à la nation et la Bibliothèque s’en aperçut aussitôt. On y a vu accourir des hommes qui n’y venaient pas: de simples artisans qui ont voulu développer le génie qu’ils se sentaient et qu’ils avaient cru jusqu’alors inutile de cultiver.»
Et l’abbé des Aulnays ajoutait avec une fierté légitime: «Nos places sont destinées à seconder par la communication de nos richesses les efforts que l’esprit humain fait en tous sens soit pour perfectionner les routes anciennes, soit pour s’en frayer de nouvelles. Nous sommes presque toujours les premiers confidents de ses efforts et nous en sommes les témoins journaliers[31].»
Malgré les exigences d’un service public déjà bien chargé, malgré de nombreuses acquisitions, la Bibliothèque, au moment de la Révolution, avait la plus grande partie de ses collections rangées et classées. De 1720 à 1789 le département des Imprimés s’était accru d’un cinquième et renfermait à cette dernière date plus de 300,000 volumes ou pièces. Néanmoins le catalogue était à jour. La publication s’était arrêtée[32] au premier volume du catalogue de la jurisprudence, mais chaque ouvrage classé soit d’après le système de Clément, soit d’après le plan du catalogue imprimé portait une cote indiquant exactement sa place sur les rayons. Les intercalations, à l’aide de lettres ou de signes supplémentaires et de sous-chiffres, avaient été régulièrement faites, et si les lecteurs n’avaient de catalogues à leur disposition que pour quelques séries, ils obtenaient rapidement communication des volumes qui se trouvaient sans difficulté.
Il en était de même au département des Manuscrits. Là aussi le classement des volumes se rattachait à deux systèmes, l’un s’appliquant aux manuscrits orientaux, grecs et latins, dont le catalogue avait été publié, et n’admettant pas d’intercalations; l’autre aux manuscrits français, parmi lesquels les intercalations s’étaient continuées. En outre, parallèlement à ces quatre grands fonds, la plupart des collections entrées au XVIIe et au XVIIIe siècle avaient été maintenues dans leur ensemble et avaient conservé le classement et le numérotage se rapportant à l’inventaire dressé au moment de leur annexion à la Bibliothèque. A côté du département des Manuscrits, le département des titres et généalogies, considérablement accru depuis sa création en 1720, ne contenait pas moins de 5,200 boîtes de pièces de toutes sortes et un grand nombre de portefeuilles remplissant neuf salles. Cette masse de documents divisée en deux parties, la série des travaux, notes et mémoires des généalogistes et la série des titres originaux, était classée par ordre alphabétique, et les répertoires tenus à jour rendaient les recherches si commodes, «qu’en peu de minutes, suivant un témoignage du temps, on pouvait présenter tous les titres relatifs à chaque demande.»
Au département des Médailles, dont le nombre avait doublé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’ordre avait été maintenu par l’abbé Barthélemy. La collection d’antiques, en particulier, avait été mise en ordre par ses soins, ainsi que celle dont la Bibliothèque venait d’être enrichie par la libéralité du comte de Caylus.
L’activité de Joly et de son fils, qui lui était adjoint, avait fait face aux travaux de rangement nécessités par les nouvelles entrées du cabinet des Estampes qui, depuis 1750, s’était augmenté en nombre et en richesses de plus d’un tiers. En 1783, il avait même été question d’appliquer aux collections du département une classification scientifique, d’après le système de Heinecke. Mais l’insuffisance des ressources empêcha de mettre à exécution cette idée qui allait être reprise quelques années plus tard. Joly constatait avec une sorte de douleur naïve son impuissance à faire tout le bien qu’il méditait:
«Ce qu’on a peine à croire, écrivait-il, c’est que le service de cet immense dépôt n’a été fait, jusqu’à ce jour, que par deux personnes, le garde et son adjoint, tandis que MM. les autres gardes en ont, les uns plus, les autres moins, quoique le nombre des estampes, qui égale au moins celui des livres imprimés, demande le même travail, à cela près, que l’auteur d’une estampe a voulu souvent se faire deviner.
«J’espère, Messieurs[33], que vous aurez égard à l’impossibilité de ranger, de décrire et de démontrer un pareil océan de richesses instructives et agréables avec deux personnes seulement, je crois que quatre ne seraient rien de trop.»
Tel était l’état des choses à la fin de l’ancien régime, et par lui-même, il fait l’éloge de ceux qui l’avaient créé. Depuis longtemps, en effet, le travail était la règle à la Bibliothèque, et ce serait une erreur de croire que les places qui y étaient occupées par des hommes de mérite fussent considérées par eux seulement comme une récompense due à leurs travaux littéraires. Le principe, déjà établi alors, était que l’on devait tout son temps à ses fonctions: le passage suivant, emprunté à un rapport des gardes en 1790, montre comment ils comprenaient leur devoir:
«Le service public qui était projeté en 1720, n’eut lieu que 23 ans après. Alors on pouvait joindre et on joignait d’autres places à celles du département. On pouvait chercher dans la publication de quelques ouvrages une consolation à l’obscurité de ses travaux et un dédommagement à la modicité de ses appointements. Désormais et depuis plus de vingt-cinq ans, il faut toujours détourner ses pensées de dessus soi, les appliquer continuellement à l’utilité d’autrui, et pour tout dire, en un mot, renoncer soi-même à la gloire pour aider les autres à en acquérir.»