Les années qui suivirent furent marquées par de nombreux envois de l’étranger et surtout de l’Italie, mais de même que les livres imprimés, de même que les manuscrits, la plupart des objets dont ils se composaient ne firent qu’un court séjour au département des Médailles.
La période révolutionnaire fut moins féconde pour le département des Estampes que pour les autres sections de la Bibliothèque. A part la collection de pièces chinoises et japonaises du cabinet de Bertin, à part la série mythologique des 30,000 estampes formée par Nicolas de Tralage et léguée par lui à l’abbaye de Saint-Victor et qui entrèrent à la Bibliothèque en même temps que les manuscrits de l’abbaye, le département des Estampes ne reçut à cette époque aucun accroissement considérable. Mais l’histoire de ce dépôt, pendant la même période, n’en fut pas moins marquée par un événement mémorable, «une découverte aussi importante pour l’histoire de l’art lui-même que pour l’honneur du Cabinet des Estampes»[41].
En 1797, le savant abbé Zani, de Parme, en séjour à Paris, reconnut dans les recueils des anciens maîtres italiens de la collection de Marolles un nielle exécuté par l’orfèvre florentin Tomaso Finiguerra[42]. Cette découverte rendait à l’Italie l’honneur que l’Allemagne lui disputait depuis longtemps d’avoir donné naissance à l’inventeur de la gravure au burin. En effet la pièce en question ayant été tirée, ainsi que l’indique son état, avant que l’artiste eut mis la dernière main à la plaque originale, est antérieure à l’année 1452, puisqu’un acte authentique constate qu’à cette époque Finiguerra reçut une somme de 66 florins d’or (800 francs), en paiement de la Paix qu’il livra au baptistère de Saint-Jean à Florence.
Le succès des recherches de l’abbé Zani n’a fait que se confirmer avec le temps. Malgré les attaques que sa bonne fortune devait lui attirer, malgré les prétentions contraires des intéressés, il est établi aujourd’hui que la pièce découverte en 1797 est le plus ancien monument de la gravure au burin et que le seul exemplaire connu est conservé à notre département des Estampes.
La Bibliothèque sortit de la Révolution considérablement accrue, mais non sans avoir couru plus d’un danger au milieu du trouble général. Les personnes eurent à souffrir autant que les choses dans cette période de crise et d’effervescence. En 1789, Lenoir, dont l’administration avait été vivement attaquée, ayant donné sa démission, le roi avait nommé pour le remplacer Lefèvre d’Ormesson de Noyseau, député à l’Assemblée nationale, «en récompense, ajoutait l’acte de nomination, des services que sa famille rend depuis très-longtemps, tant dans les principales charges de la magistrature que dans les conseils du roi.» Lefèvre d’Ormesson prêta serment le 9 janvier 1790; mais le nouveau titulaire, dont la nomination avait été motivée en ces termes et qui devait être condamné à mort en 1794, ne resta pas longtemps en fonctions. Le 19 août 1792, Roland, président du Conseil exécutif provisoire, créa deux places de bibliothécaire, l’une fut donnée à Chamfort «pour reconnaître ses talents littéraires et son civisme éprouvé», l’autre au conventionnel Carra.
Les deux créatures de Roland tombèrent avec les Girondins[43]. Le 15 brumaire an II, Paré, ministre de l’intérieur, nomma l’orientaliste Lefèvre de Villebrune, garde de la Bibliothèque nationale. La terreur y règne avec lui. Les dénonciations d’un certain Tobiesen Duby[44], fils d’un ancien interprète et lui-même employé à la Bibliothèque, attirent des mesures vexatoires sur le personnel des conservateurs. Van Praet conduit en prison parvient à s’échapper et trouve un asile chez le libraire Barrois. Joly, le doyen des conservateurs, son fils, sont révoqués et un employé inférieur Bounieu est appelé à recueillir leur succession. Son grand âge, sa réputation, l’éclat de ses services ne sauvent même pas l’abbé Barthélemy. Suspect par son passé et par son caractère, il est emprisonné aux Madelonnettes avec son neveu, Barthélemy de Courçay, et le Cabinet des Médailles reste aux mains d’un employé secondaire, Cointreau, dont les opinions exaltées étaient le seul titre de recommandation à ces importantes fonctions.
Paré voulut réparer l’injuste violence dont Barthélemy avait été victime. Non content de lui rendre la liberté, il lui offrit la place de bibliothécaire. La lettre qu’il lui écrivit dans le style de l’époque était ainsi conçue:
«En rentrant dans la Bibliothèque nationale d’où quelques circonstances rigoureuses vous ont momentanément enlevé, dites comme Anacharsis lorsqu’il contemplait avec saisissement la bibliothèque d’Euclide: C’en est fait, je ne sors plus d’ici. Non, citoyen, vous n’en sortirez plus, et je me fonde sur la justice d’un peuple qui se fera toujours une loi de récompenser l’auteur d’un ouvrage où sont rappelés avec tant de séduction les beaux jours de la Grèce et les mœurs républicaines qui produisaient tant de grands hommes et de grandes choses. Je confie à vos soins la Bibliothèque nationale; je me flatte que vous accepterez ce dépôt honorable, et je me félicite de pouvoir vous l’offrir. En lisant pour la première fois le voyage d’Anacharsis, j’admirais cette production où le génie sait donner à l’érudition tant de charmes, mais j’étais loin de penser qu’un jour je serais l’organe dont un peuple équitable se servirait pour donner à son auteur un témoignage de son estime.»
Barthélemy, «battu presque sans relâche, par la tempête révolutionnaire, accablé sous le poids des ans et des infirmités» refusa ces offres. Il se contenta de reprendre la place qu’il avait occupée si longtemps et si dignement à la tête du département des Médailles et qui avait toujours suffi à son ambition.
Cependant le calme commençait à renaître. En 1795, la Convention chercha à rétablir l’ordre qui avait été profondément troublé à la Bibliothèque et le Comité de l’Instruction publique chargea Villar, député de la Mayenne, de préparer un projet de réorganisation. Le rapporteur disait, faisant allusion à la famille des Bignon: «La place de bibliothécaire devint le prix de l’intrigue et le gage de la faveur... Des droits honorifiques succédèrent à une surveillance active... On les réserva pour quelques familles privilégiées dont la Bibliothèque semblait être l’héritage...» et encore: «Le régime républicain ne souffre point de charge aristocratique.» La place de bibliothécaire fut donc supprimée; l’administration de la Bibliothèque fut confiée à un conservatoire composé de huit membres (deux conservateurs du département des Imprimés, trois des Manuscrits, deux des Médailles, un des Estampes), nommant dans son sein un directeur annuel. Le budget réduit par l’Assemblée constituante à 110,000 livres était insuffisant. En 1791, il avait été augmenté d’un crédit extraordinaire de 100,000 livres. Le décret du 25 vendémiaire an IV le porta à 192,000 livres. Enfin, dernier acte de réparation, il replaça dans leurs fonctions des hommes qui n’avaient jamais démérité. Capperonnier et Van Praet furent nommés conservateurs du département des imprimés; Langlès, La Porte du Theil, Legrand d’Aussy, conservateurs des manuscrits, le premier pour les fonds orientaux, le second pour les fonds grec et latin, le troisième pour les fonds modernes; Barthélemy[45] et Millin, conservateurs des médailles; Joly fils, conservateur des estampes. Dans sa première séance du 5 brumaire an IV, le conservatoire élut Barthélemy directeur, Van Praet trésorier et Millin secrétaire.