Tandis que Miette lisait, accotée à la cabine, j’examinais ce Papassendis, le nabot aux dents pourries, qui se trouverait sur le pont, lors de notre fuite. Non, rien à tenter, pas plus que sur les autres, avec cette bête féroce. Impossible de l’attendrir ; et, quant à le soudoyer, il nous trahirait aussitôt. — Un coup de revolver ? Du bruit. Le bâillonner ? Ma poigne inexperte le laisserait crier, sûrement. — Quoi, alors ?
Cependant, je m’appliquais à fignoler sa ressemblance, puis celles de Bartolomeo et du guitariste, afin de tenir en haleine les autres, et spécialement le nègre, très animé. Et je tâchais de surprendre dans la conversation de l’équipage la preuve définitive de leurs intentions. Mais le capitaine me harcelait de sa loquacité, et je ne saisissais pas grand’chose. A la fin, il s’étira, vint se planter devant la toile, et me demanda quand j’aurais fini ?
— Demain soir, après-demain, au plus tard.
— Vous voyez, vous, on attendra, jeta-t-il à ses hommes. La couleur n’est pas toute mise.
L’équipage défila, et ceux dont les traits n’étaient qu’ébauchés exhortèrent les autres à la patience.
Sitôt dîné, Miette et moi retirés à l’arrière, la bande se mit à boire. Au coucher du soleil, tous avaient leur plein, et la fête se prolongea sous un fanal. Un accordéon s’était joint à la guitare, et des castagnettes, improvisées avec une couple de cuillers, scandaient les ignobles chansons. Une angoisse nous étreignait : n’allaient-ils pas avancer l’heure du massacre ? Il est vrai que pas un seul ne fût arrivé jusqu’à l’arrière sans tomber d’ivresse, et avec mon revolver et une hachette trouvée dans la cabine, j’avais des chances. Mais, tout à leur crapuleuse ribote, ils paraissaient nous avoir oubliés. Par bâbord avant, des phares jalonnaient la côte silhouettée contre le clair de lune. Nous piquions droit sur le feu à éclats du Pertusato.
Enfin Papassendis, titubant, vint relever l’homme de barre, qui avait solitairement tété sa fiole de raki, et tous descendirent cuver leur ivresse, dans le poste.
Il était temps. Les lumières de Bonifacio s’alignaient au loin comme un train immobile. Avant trois quarts d’heure, la goélette doublerait le cap. Nous rentrâmes nous équiper.
A mesure que la minute décisive approchait, les cruelles alternances de crainte et d’espoir s’atténuaient, et ce fut avec un sang-froid parfait que je dirigeai les préparatifs. Miette, fiévreuse, à présent, les pommettes rougies, serrait les mâchoires, et s’efforçait de sourire. Nous nous dévêtîmes, enfilâmes les maillots destinés à de joyeux ébats dans les calanques ensoleillées ; je ficelai à ma ceinture, cousus dans un sachet imperméable, or, bijoux et papiers ; puis, un cache-poussière chacun sur les épaules, nous ressortîmes. La pleine lune, déjà haute, éclairait Papassendis, affalé sur la barre qu’il maintenait par un reste de lucidité professionnelle. Bonifacio disparaissait au fond de son golfe, et les falaises libératrices du phare approchaient. Dix minutes encore.
C’était inévitable, décidément : je tuerais Papassendis. — Lui ou nous : légitime défense. Pas le moindre doute. La chose allait de soi, et l’exécution de cette brute ennemie fut réglée par la même irrésistible fatalité qui machine les rêves. Nous rentrâmes, et, sous la lampe, dégagée de sa monture de roulis et posés au bord de la table, j’assujettis la lame de mon rasoir tout ouverte dans le prolongement du manche. Assise sur la couchette, le revolver armé sur ses genoux, Miette me regardait faire.