Le soleil disparut ; la brise renforça. Cauteleux à l’excès, Bartolomeo insinua : « Nous ne le finirons pas encore aujourd’hui, ce portrait. Quel péché ! » Et, brutalement, la persuasion du complot me ressaisit.
Journée démoralisée. Parfois, l’attente des événements s’engourdissait de fatalisme passif ; puis un lancinement aigu rouvrait la crise d’inquiétude immédiat qui me fondait le diaphragme, me vidait la poitrine ; et des envies affolées me prenaient, d’entamer la lutte sans retard, pour fuir cet épouvantable malaise. Alors, je retournais auprès de Miette qui, du fond de son anéantissement, esquissait un sourire, me chuchotait : « Patience ! »
Le soir, un grand paquebot du Lloyd, ses trois étages de cabines illuminés d’un bout à l’autre, nous dépassa, dans une bouffée de musique. Si Miette avait été valide, j’aurais, je crois bien, risqué l’aventure.
Cette nuit-là, je cuvai dans un noir sommeil la courbature nerveuse de ces émotions.
L’angoisse d’un dénouement prochain me réveilla. Fini, le gros temps : la goélette filait vent arrière, sans la moindre secousse. Le tableau s’achèverait demain, au plus tard : il fallait fuir aujourd’hui même. D’ailleurs, Miette, rétablie entièrement, déjeuna de bel appétit, et me communiqua son optimisme.
Grâce à la pêche, aux traînasseries de l’équipage, la séance fut remise après le repas de dix heures, auquel nous dûmes figurer, domptant nos répulsions, auprès des odieux scélérats. Ils affectaient un respect exagéré. Le capitaine était tout miel, et le nègre nous passait les fins morceaux. — Mais j’étais heureux que Miette ne pût comprendre leur cyniques lazzis !
Vers onze heures, Bartolomeo nous fit remarquer, à l’horizon, sous les nuages, une longue chaîne de sommets vaporeux : la Corse et la Sardaigne. « Malheureusement, ajouta-t-il, c’est de nuit que nous passerons le détroit de Bonifacio ; sans quoi, vous auriez pris là-bas quelques jolis dessins. »
Miette lança un petit rire nerveux, et je dus traduire à Bartolomeo son objection naïve : le détroit de Bonifacio était large, sans doute, et mes dessins n’auraient pas grand’chose à représenter, si l’on prenait le milieu ?
Large ? Bien entendu. Une huitaine de milles. Mais, faisant route au nord des îles Lavezzi, on doublait les falaises du cap Pertusato, à dix encâblures du fanal. Toutefois, avec cette brise, il serait au moins onze heures, et Papassendis, l’homme de barre, resterait seul à surveiller les feux de la côte.
La séance de pose commença dans une fièvre d’espoir. Oui, j’avais compris. Mais en même temps, je m’invectivais de n’avoir prévu que notre chance unique était là-bas. Un kilomètre, et deux, ma brave Muette les nagerait, dans cette mer tiède, elle qui égalait, naguère, mes prouesses, sur les plages de la Manche. Le tout était de quitter le bord sans donner l’éveil. Car ce serait vite fait de mettre un canot à la mer et de nous rattraper, au clair de lune.