Je suffoquais. Elle m’enlaça, tendrement inquiète.
— Qu’est-ce qu’il y a, mon amour ? Tu les écoutais, je l’ai bien vu. Raconte-moi tout : je ne piquerai pas de crise de nerfs.
Elle était brave, je le savais, et de bon conseil aussi. J’avouai que ces brutes maudites voulaient… nous dévaliser, pis même ; et qu’il fallait trouver un moyen de fuir avant le fatal achèvement du tableau.
Elle pâlit à peine, ma pauvre Miette ; ses grands yeux confiants m’infusèrent le courage, et elle jura de vivre et de mourir avec moi. On trouverait sûrement, à deux. L’essentiel était de dissimuler jusqu’au bout vis-à-vis des scélérats.
Mais nous avions à peine conçu le plan de faire des signaux au premier bâtiment rencontré, qu’un violent mal de mer se déclara chez elle, par réaction nerveuse.
— Patience ! murmura-t-elle en se couchant : il faut le calme pour achever le tableau ; et je serai alors vaillante.
C’était juste : la bourrasque me laissait tout loisir de combiner mon plan. J’allai à la cambuse chercher ma portion, puis revins m’enfermer pour la nuit, le revolver sous la main, au chevet de Miette tombée dans une torpeur dont j’enviais l’insouciance anéantie.
Inutile de vous dire les projets que je combinai et rejetai successivement comme irréalisables et absurdes. Ou bien je me butais à la sinistre impossibilité de fuir, sans complicité, d’un bateau en pleine mer, et un délire lucide ramenait la cinématographie des horreurs qui allaient accompagner et suivre — suivre, surtout ! — mon assassinat par ces brutes. Ou bien, le nègre, le géant boiteux, le guitariste au nez cassé, Bartolomeo, et les autres, je les surprenais sans défense, les massacrais, en bloc ou tour à tour, avec de vengeresses cruautés… Je côtoyai la folie durant cette nuit horrible, ballotté sur ma chaise dans cette cabine étouffante, où je n’osais m’endormir, prêt à repousser une éventuelle agression. Vers l’aube seulement, j’attrapai deux ou trois heures de sommeil.
Mais, au lieu de retrouver ensuite, comme on fait après un songe persécuteur, la bonne sécurité de la vie normale, mon réveil se buta contre une réalité oppressive à l’égal du cauchemar. Cependant, la vue de Miette, toujours ensevelie dans les limbes du mal de mer, finit par évoquer le sang-froid, l’énergie, la ruse nécessaires à l’action. J’ignorais certes le plan à suivre ; mais je le sentais secrètement élaboré en moi, prêt à se formuler, à se réaliser de lui-même, aux approches du danger. Et, par besoin de flairer les nouvelles, je sortis sur le pont.
La mer avait un peu calmi. Entre de gros nuages, le soleil brillait. Bartolomeo vint à moi, plaignit fort « la signora » de son indisposition ; les matelots me saluèrent, obséquieux, et le nègre me fit voir triomphalement la friture de poulpes qu’ils venaient de pêcher… Ces gens-là, des gredins ? N’y avait-il pas erreur ? Une plaisanterie stupide, peut-être, une galéjade de matelots destinée à voir si je comprenais leur patois ?… Et, la durée d’une pipe, je m’enlisai dans ce doute provisoire.