— Quelle jolie langue, ce grec moderne, dis, mon amour ? hasarda Miette.

Un spasme furieux de mes mâchoires trancha net le bouquin d’ambre de ma pipe éteinte qui roula sur le pont.

Impossible ! je succomberais avant de les exterminer tous, et ma pauvre femme n’y profiterait guère… D’affreuses visions me torturaient, comme sous l’influence d’une drogue, d’un mortel anesthésique. Il nous fallait fuir ; fuir était la seule ressource ; et, vu ce répit annoncé, oui, je pouvais combiner des plans…

Mais la situation devenait intolérable. Les matelots, avec des plaisanteries ignobles, buvaient le raki à la bouteille. Miette s’étonnait de mon silence, alors que prononcer un mot eût fait éclater en folie ma rage contenue. Je n’osais lever la séance, et, misérablement, béais sur mon dessin.

— Basta ! cria tout à coup Bartolomeo. Et, désignant le sud-est, il se mit à hurler des ordres. Tous se précipitèrent à la manœuvre pour réduire la voilure.

— C’est un grain, signor : remisons le portrait.

En effet, sur la mer bleue, une zône sombre et ridée s’élargissait rapidement vers nous. Cinq minutes plus tard, le bateau, en pleine rafale, se couchait à demi sur tribord. On s’affairait, dans la saute de vent, à changer les amures. Nous étions oubliés. J’entraînai Miette dans la cabine, et lui versai avant tout un verre de syracuse.

— Celui-là est peut-être meilleur ? dit-elle en désignant les trois petits tonneaux cerclés de cuivre.

Lui révéler la situation vraie ? Non. L’y préparer, d’abord.

— Ça ? des barils de poudre, plutôt. Nous sommes ici chez des contrebandiers, des pirates, des sacripants…