Le long du bastingage, précautionneusement, je me glissai jusque derrière le timonier. L’homme ne me vit pas. Il somnolait, la tête presque renversée sur son bras gauche appuyé contre la barre. Son cou nu se présentait à souhait. Je ne tremblais pas ; et j’admire encore la précision de mon geste, la promptitude avec laquelle ce fut fait. Pas un cri. Le rasoir, en trois coups d’énergique va-et-vient, traversa la gorge et toute une tuyauterie coriace, giclante et gargouillante ; je sentis la lame ébréchée s’incruster dans les vertèbres, et la brute s’écroula comme un sac de pommes de terre. Non, Monsieur, ce n’est pas le diable de tuer un homme ; et ma seule émotion alors fut la joie d’avoir réussi mon coup, supprimé ce dernier obstacle. Je tirai une longue respiration de la brise nocturne. A huit cents mètres par le travers au haut de la falaise clignotait le phare. Il était temps !

J’ouvris la porte, entraînai Miette… Mais dans notre brusque hâte, la lampe tomba, fracassée, et le pétrole flamba. Machinalement, j’étouffai l’incendie sous nos cache-poussière, et nous sortîmes, effrayés. S’ils avaient entendu, à l’avant ! — Mais non : rien ne bougeait. Tous ivres-morts. Le seul murmure des bulles fuyantes, contre la flottaison… Je m’avisai soudain que la goélette virait peu à peu de bord, s’éloignait du Pertusato.

— Vite ! vite ! chuchotai-je. Et, descendus le long d’un câble, nous prîmes la mer, silencieusement.

Évasion ! la fraîche caresse de l’eau, les libres souplesses des membres flottants nous imprégnèrent d’une merveilleuse joie physique. A longues brasses marinières nous glissions de conserve, sur le flanc gauche pour mieux fendre le clapotis léger, et l’ivresse animale de la nage transformait en épreuve sportive cette course pour la vie.

Nous étions à deux cents mètres de la goélette lorsqu’une fumée rouge s’échappa de la cabine. Le feu, mal éteint, se propageait. S’ils allaient prendre l’éveil, nous apercevoir, trop visibles sur ces flots éclairés de lune, nous poursuivre ! — Afin d’encourager notre furieuse allure, je comptais les brasses, à mi-voix.

Le phare, vu notre position au ras des vagues, nous paraissait toujours aussi loin ; mais la dérive de la Bella-Venere nous favorisait visiblement, et sa distance augmentait de façon inespérée.

Je l’évaluais à cinq cents mètres, lorsqu’un éclair soudain, un coup de flamme tonnant, puis un autre, et un troisième, jaillirent de la goélette en bouquet d’artifice. Une fumée obscurcit la lune, et un débris tomba, nous aspergeant d’écume, à cinq ou six mètres.

— Qu’est-ce que c’est ? cria nerveusement Miette, en cessant de nager.

— Les tonneaux, les tonneaux de la cabine : tu vois bien que c’était de la poudre !

Et un rire m’envahit, absurde, immaîtrisable, un crescendo de gaîté nerveuse, qui gagna bientôt Miette, crise de résurrection définitive, après ces deux jours comprimés et traqués d’angoisses. Nous nous embrassions à fleur d’eau, nous dansions, par furieux coups de pieds, comme des gosses ; et nous restâmes à faire la planche, à étirer notre joie dans ce bain de vif-argent qu’illuminait le prodigieux lampadaire de la lune. Puis, sans hâte, amusés de cette insolite partie de nage nocturne, nous avançâmes vers le phare.