On distinguait, sous la majestueuse révolution des lentilles lumineuses balayant l’espace de projections rectilignes, une silhouette noire grotesquement armée d’un porte-voix… Cris, appels, encouragements ; puis un bruit d’avirons ; et les gardiens nous recueillirent dans leur barque, seuls survivants de ce naufrage dont j’improvisai une version expurgée.
Quelle belle nuit, après cela, dans le lit destiné à M. l’Inspecteur des Ponts et Chaussées, où l’on nous hospitalisa, une fois secs et réconfortés !
Puis encore, le lendemain, à Bonifacio, ridiculement accoutrés de vêtements d’emprunt, ce déjeuner sur le port, à la terrasse du café Napoléon, où Miette me jura que pour rien au monde elle n’eût donné, à présent, notre aventure !
Le peintre sécha d’un coup son pernod, puis fixant le verre reposé sur la table, il reprit :
— Elle les aimait beaucoup, les aventures. Trop. Et celle-ci amorça indubitablement la catastrophe finale… Vous ne devineriez pas, Monsieur, non… Six mois après, elle se faisait enlever par un Brésilien, une espèce de nègre… Pauvre Miette ! — Il ressemblait tant, disait-elle, au feu coq de la Bella-Venere !
TÉLÉPATHIE
Le haschisch, jamais je n’en avais pris.
Non que j’affecte une magnanimité naïve à la Balzac et refuse de « penser malgré moi-même ». J’envisage au contraire les poisons comme une manière de sport, et les aperçus nouveaux qu’ils ouvrent sur le monde de l’esprit me séduisent à l’instar d’une course en automobile, d’un voyage en ballon, ou d’une plongée en sous-marin.
Trop tôt j’ai découvert ma voie. C’est seulement à l’aube de mes recherches que j’ai pu hésiter, éclectique, entre les divers « paradis artificiels ». J’eus bien alors pour le haschisch une passagère curiosité : mais cette drogue orientale me semblait si ardue à obtenir que je remis la chose de jour en jour, et, finalement, n’y pensai plus.
Vieil initié du bon Poison, j’ai pris un peu de cet exclusivisme qui nous fait, toxicomanes, aussi sectaires que prêtres de religions différentes. Le morphiné traite de Turc à More le fumeur d’opium, et les brutes ivres d’alcool n’ont pas assez d’injures pour nous autres dégusteurs d’éther. Nous le leur rendons bien du reste. Et quant à moi, sans aller jusqu’à suspecter Baudelaire, j’ai toujours tenu son haschisch en fort piètre estime.