Maintenant, je le connais : c’est pis que de la défiance, et l’on ne m’y prendra plus.
Avec l’éther, au moins, l’on sait à quoi s’en tenir. On peut établir la formule de sa folie, sa teneur moyenne en rêves. Il se dose à quelques décigrammes près, et je connais d’avance le résultat de chaque éthérisation.
Absorber de l’opium est encore possible, malgré les coupables sophistications des apothicaires et les fâcheuses lacunes de son efficacité.
Mais si vous avez l’esprit un tant soit peu mathématique, si vous tenez à conserver dans la démence cette lucidité d’analyse qui forme pour les esthéticiens de l’ivresse la meilleure volupté — se regarder être ivre — s’il vous plaît de lancer votre rêve comme un obéissant aéroplane dans le ciel de la folie pure, gardez-vous du haschisch, du ténébreux et perfide haschisch. Le haschisch, quand vous l’avez absorbé, c’est fini. Plus rien à faire. Vous êtes embarqué, pieds et poings liés, sur une mécanique indirigeable remontée pour un vol inconnu.
Je n’en soupçonnais rien lorsque j’acceptai, un après-midi, l’offre d’Albert Chaylas. Il s’étonnait de me voir, fervent des paradis artificiels, ignorer celui-ci. L’obtenir ? c’est bien simple : tout droguiste fournit au premier venu des quantités indéterminées de « cannabis indica ». Les pharmaciens eux-mêmes en délivrent, vu le grotesque usage qu’on peut en faire, de soulager cors-aux-pieds, durillons, et œils-de-perdrix.
Chaylas, ayant, comme maint habitué d’un seul poison, la manie de recruter des adeptes, était heureux de m’initier à sa drogue favorite, et caressait peut-être l’espoir de me faire abjurer l’éther. Il prépara, selon des rites minutieux, du café très fort et très chaud, tira d’un petit pot de Delft deux parts inégales de haschisch, fit dissoudre la plus grosse dans sa tasse, et m’offrit l’autre sur une cuiller.
C’était une sorte de glu vert-sombre, d’une odeur pénétrante d’herbes marécageuses et d’une saveur âcre qui serait celle du thé souchong poussée à une concentration excessive. Mélangée au café, la chose était buvable ; et une seconde tasse dissipa le goût, momentanément.
Pour passer l’heure préliminaire d’attente, où rien ne se manifeste, je proposai de relire « les paradis artificiels », comme un Joanne de ce pays merveilleux où j’allais m’aventurer. Chaylas m’en dissuada : il est contraire à la spontanéité des impressions de se suggestionner ainsi. On doit laisser venir l’effet, de lui-même. Et, en bon familier du haschisch, il se mit à parler de choses indifférentes, sans la moindre allusion à la drogue.
Malgré mes efforts, j’étais distrait. L’énigmatique résultat m’inquiétait. Cette inefficacité provisoire, ce silence du poison, déroutaient mon expérience. Qu’arriverait-il ensuite ? Serait-ce, comme avec l’éther, une béatitude ineffable préludant au défilé des rêves ? Ou bien l’océan d’images, les idées chatoyantes et agiles de l’opium ?
Allongé dans un fauteuil, auprès du feu, j’examinais attentivement la vaste pièce, éclairée du haut par une seule lampe électrique. J’épiais les coins sombres que devaient hanter chaque soir les fantasmes du haschisch… En vain, Chaylas, étendu de l’autre côté de la table — où sa tête seule m’apparaissait, parmi les livres et les bibelots — fumait nonchalamment sa longue pipe hollandaise et causait avec une placidité qui redoublait mon impatience. Dans les intervalles de la conversation, je retenais mon souffle pour m’assurer que la pendule fonctionnait toujours.