Je m’observais avec minutie. Le goût fâcheux d’herbes marécageuses rôdait à nouveau sous mon palais. Ma gorge était sèche. Mais je n’avais nul désir d’allonger le bras vers ma tasse de café pour vider les quelques gouttes restantes. La chaleur du feu de coke me pénétrait d’une somnolence irrésistible, nullement désagréable. Mes jambes s’alourdissaient, comme au début de l’opium… Rien d’autre. C’était peu, quarante-cinq minutes après l’absorption !
Les hautes bibliothèques bourrées de volumes, les tableaux à cadre dorés, une panoplie de kriss et de flèches, des fusils et des revolvers accrochés au mur — tout chargés, selon la manie de Chaylas — demeuraient proches et stables, bien réels et tangibles, sans la moindre apparence de cette fluctuation qui transfigure, après quelques bouffées d’éther, le monde extérieur en un décor sans relief ni perspective, mal tendu et vacillant.
— Es-tu sûr, demandai-je à brûle-pourpoint, que ton haschisch n’est pas une vaste blague ?
— Une vaste blague ? riposta lentement Chaylas, d’une bizarre voix de tête, une vaste blague ?
Et il se mit à rire, d’un petit rire sec et saccadé. Il déposa sa longue pipe sur la table, pour rire plus à l’aise, pour rire plus largement, pour éclater de rire, la tête renversée derrière les coussins du divan. A la lettre, il se tordait de rire.
— Une blague ! le haschisch une blague ! J’en étais sûr. Une vaste blague ! Mon vieux Fernand, tu me feras mourir !
Cette hilarité trop familière, je la trouvais incongrue, démesurée. J’étais froissé. Je le fis voir.
— Tu ris ? ma supposition n’est cependant pas si sotte… puisque je ne sens rien.
— Tu ne sens rien ? Mon pauvre ami ! C’est vrai. Tu ne peux savoir encore. Mais tu verras, tu verras !
Cette sorte d’excuse m’attendrit. Je ne lui en voulais pas. Ma question, à la rigueur, pouvait lui paraître saugrenue. Et j’en souriais moi-même.