Je repris mes observations. Les murs s’éloignaient comme si la pièce se fût agrandie à vue d’œil. Ma torpeur croissait. Il semblait qu’une onde subtile montât du tapis, me baignant bientôt jusqu’au cou, dont ma tête émergeait seule, où j’allais être noyé. Et j’éprouvais une sensation bizarre, d’habiter un corps étranger, de n’avoir jamais perçu combien ce corps m’était étranger.

J’examinai la tête de Chaylas. Lui non plus, je ne l’avais jamais regardé ! Le filet de cuivre de la table bordait à présent une étagère garnie de livres par le haut. Dans la vitrine du bas, entre les bibelots épars, il était, ce Chaylas étrange, un hilare, épanoui masque japonais ! Il me fallut rire, d’un rire sec et saccadé, inconvenant, d’un rire large, éclatant ; et cette exclamation me jaillit, absurde :

— Un magot ! Mon vieil Albert, tu as une bien bonne tête de magot !

La tête s’exhilara, yeux plissés, bouche tordue, en une grimace grotesque.

— Un magot ! Oui, Fernand : un magot ! Tu y es ! tu y es aussi, n’est-ce pas ?

En effet, j’y étais.

Tout : — mes propres paroles, la tête de Chaylas, cette vitrine japonaise, la pièce entière, jusqu’aux aiguilles caricaturales de la pendule — avait pris un aspect irrésistiblement bouffon. Je me redressai, je montai debout sur le divan pour prendre des choses une vue panoramique, et j’improvisai, sur leur cachet particulièrement drôlatique, une conférence burlesque.

Les facéties affluaient en moi avec une telle abondance que je n’avais pas le temps de les développer. Je ne pouvais que les marquer au passage d’allusions quintessenciées. Mais Chaylas comprenait à demi-mot, semblait même deviner avec une extraordinaire perspicacité ce que j’allais dire, et donnait la réplique à mes lazzis, avant que je les eusse énoncés, par d’étincelantes plaisanteries, non moins elliptiques.

Ces dix minutes-là, nous tînmes le plus extravagant concile de rire qu’il soit possible d’imaginer.

Peu à peu le sujet s’épuisa. Les dernières fusées s’éteignirent. Je me rassis.