— Ce n’est rien, affirma Chaylas. Cela commence.

Et je me rendis compte — ce fut une parenthèse de pensée — que nous voguions désormais en plein haschisch.

Comment dire l’inexprimable ? cette chambre me paraissait isolée dans l’espace, à cent mille lieues de la terre ; — nous avions transmigré dans une autre planète ; — mon corps recélait une âme excessivement agile et subtile ; — et de brefs éclairs de conscience étaient tout le souvenir de mon être antérieur… Prodige exquis et inquiétant, d’avoir transgressé les bornes fastidieuses de mon individu, d’avoir rejeté la vieille enveloppe des apparences quotidiennes, de voir les choses avec des sens nouveaux — qui sait ? peut-être à fond, sous leur aspect essentiel !

Oui, crevée la membrane de la réalité, c’est ici le plein-haschisch. Nulle hallucination, à vrai dire. Mes idées, promptes et saccadées, cinématographiques, filent et passent, se déroulent, volubiles comme les rouages d’une montre dont l’échappement vient de sauter… En même temps, au fond de moi, tout au fond, une pensée, énigmatique comme une lumière montant d’un puits de mine, s’élève par degrés vers la conscience, une pensée indiscernable.

Chaylas, lui, souriait. Quels étaient ses rêves ? Pourquoi, en me regardant, ce sourire de complicité ? Pourquoi sourire, moi aussi, avec une inquiétude secrète ?

Nous nous regardons, sans bouger.

Lui aussi voudrait bien parler ; mais il n’ose non plus. C’est si gênant à dire, si douteux encore ! Qui de nous énoncera cette idée dont le soupçon m’oppresse, me fait froid au cœur ?

Il a dit : « Cela va ? » J’ai répondu : « Oui, bien ». — Pour gagner du temps évidemment. Il se lève, inspecte les murs, va s’étendre sur le second divan, de l’autre côté du feu, en face de moi… Cela est normal. Non, il n’y a là aucun mystère.

De nouveau un silence lourd. De nouveau ce sourire ambigu et contraint. De plus en plus gêné, cet augural sourire. Car ce secret, ce secret terrible va s’échappant : il fuse de nos cerveaux comme de la vapeur sous pression ; il se répand autour de nous, sature la salle d’une atmosphère plus révélatrice que d’explicites paroles. Le mystère se dévoile, se communique sans que nul ait prononcé un mot… Il sait aussi ! nous savons tous deux ! — Et cependant — car il faut à tout prix que l’autre ne sache pas que celui-là sait — chacun persiste à sourire, à sourire d’une grimace fixe et cataleptique.

Et je me souviens. Par éclipses, je revois la série de mes entrevues précédentes avec Chaylas. J’analyse à mesure son caractère sombre, ses accès de pessimisme, son goût pervers de flirter avec la mort. Un jour, il mêlait à des pilules d’opium une pilule de même aspect contenant une dose foudroyante de strychnine, et, m’invitant à l’imiter, en avalait une tirée au hasard. Il était fou, lorsque ayant laissé une cartouche à balle dans son revolver, il me faisait tourner le barillet à l’aveuglette, puis s’écria : « Trois ! » Trois fois le canon de l’arme dans sa bouche, il appuya sur la gâchette, sans amener la balle qui venait quatrième. — Et cet autre jour où il me dit, avec un regard singulier, en me désignant sa maîtresse : « Si elle te plaît… »