Une vieillesse, une caducité millénaires écrasaient ce survivant de la race semi-divine dont les marbres de nos musées commémorent l’alerte et pétulante jeunesse : de ses maigres cuisses de bouc, un abondant poil roux avait envahi son torse, ses bras trop longs ; une crinière grise, d’où pointaient des cornes ébréchées et des oreilles cicatricées, pendait en mèches sur sa face camuse dont une bestiale dégénérescence empâtait le caractère jadis anthropoïde ; et dans les yeux atones aux pupilles horizontales vaguait une confuse tristesse, l’impuissante horreur de sentir s’user, aux veines immortelles, les gouttes restantes de son antique divinité.
Nous demeurions muets. Par contenance, enfin, je glissai le Théocrite dans la poche de mon pardessus.
Mais, à ce geste, une moue de douleur enfantine tordit les grosses lèvres pendantes du silène :
— « Signor ! no ! no ! ancora ! » bégaya-t-il, joignant ses doigts velus, et trépignant sur ses sabots usés.
Je compatis à sa fantaisie, et déclamai à nouveau les répliques alternées de Comatas et de Lacôn.
Un bêlement sauvage coupa le dixième vers : le silène sanglotait, le cou rentré, roulant la sclérotique verte de ses yeux révulsés dont les larmes s’agglutinaient aux poils hirsutes de sa barbiche blanche.
Cette désolation de brute assassinée me navra : je m’approchai du pauvre dieu gâteux et lui tapotai l’épaule, amicalement.
Il s’essuya, d’un revers de bras, et renifla un coup rude. Un effort d’intelligence contracta ses pupilles ; et, avec un sourire difforme, il parla, mêlant le sicilien au grec, avec des arrêts et de longs balbutiements amnésiques à la recherche des mots.
— « Étranger, écoute. Tes paroles m’ont réveillé. J’avais presque perdu mon âme ; et — tu vois — je ne connais plus la langue de ma jeunesse. — C’est ma jeunesse, que tu lisais là — ma jeunesse divine — car je suis vieux, vois-tu ! vieux ! — vieux ! — »
Il appuya le menton sur ses mains croisées à l’extrémité du gourdin ; — et il me regardait avidement, avec des yeux de chien battu, ne sachant par où débrouiller l’écheveau de sa pensée, noué depuis des siècles.