Je l’encourageai à poursuivre.

Alors, assurant son regard sur mon attention sympathique, il reprit :

— « Étranger, je veux essayer de te dire : car tu es bon ; et, malgré ta ressemblance avec les barbares, porteurs d’ombrelles vertes, qui montent parfois jusqu’ici, — tu es peut-être un dieu. Tu es peut-être immortel aussi ? —

Ah ! si tu savais ! voilà des siècles que je n’ai trouvé personne qui comprenne. Les gens du pays s’enfuient à mon approche, ou me jettent des cailloux. Parfois, à la nuit tombée, je me hasarde auprès des fermes ; les serviteurs me prennent pour un contrebandier, et me donnent un pain, du fromage. Mais s’ils aperçoivent mes cornes, ou qu’ils touchent mes poils, ils s’écrient : au diable ! me pourchassent à coups de fourche, et me lancent les chiens aux sabots. J’ai failli être dévoré dix fois. Tous ont oublié les dieux…

D’ailleurs, les dieux ont déserté la Trinacrie, ou sont tombés dans les embuscades. Je crois qu’il y a encore des nymphes, à la ville ; mais je n’ose y descendre ; c’est un séjour de périls inconnus et terribles.

Et je reste, misérable, à errer, traqué, dans les montagnes, seul, toujours seul. Il me faut, de longues nuits, souvent déçu, tapi dans les haies de cactus, aux dards moins aigus que ceux du désir, guetter, à l’orée des bourgs, le passage d’une paysanne… »

Il s’interrompit : et, plus bas, comme pour une confidence honteuse :

« Ceci même, cette dernière joie furtive m’échappe, — car un mal secret me ronge, un mal divin, qui m’est survenu après qu’un jeune berger m’eut accueilli dans sa cabane, une nuit d’hiver… »

Et, penaud, écartant ses poils, il m’exhiba sa poitrine et ses cuisses, croûtelevées de plaques cuivreuses.

— « Crois-tu que je puisse guérir ? » demanda-t-il, humblement.