Nous courions, aux flancs du mont, sous le couvert de la forêt. Çà et là de tièdes trouées bleues crevaient la fraîcheur des feuillages. Puis, dans la demi-obscurité des tunnels de verdure, une fluorescence verte illuminait les prunelles de mon compagnon. Chaque fois qu’elles me fixaient, un spasme de vigueur me soulevait : nous galopions, frénétiques, à travers les casse-cous de l’absurde sentier ; nous aurions, par Hercule ! bondi sur les cimes des mélèzes et des pins.

— « Vois-tu ! je me rappelle. C’était avant la subversion de l’ordre lumineux des choses. C’était avant les Arabes stupides, avant les Chrétiens contempteurs de la vie. Aux temps qui, seuls, furent. Dans les radieuses torridités de la Sicile antique, j’étais dieu. Aux jours de tramontane, ivre de soleil cru et de rafale têtue, je dominais les flots des montagnes. Leur âme verte et voluptueuse filtrait par tous les pores de ma peau — nue, alors, et belle ! — et fluait dans mes jeunes artères. Le cœur universel battait en ma poitrine. Écoute. Aux larges nuits d’été pâmées de sirocco, j’ai pénétré l’essence de la Force panique. — Hé-âh ! Je sais encore ! Je te dirai — sur la syrinx, —  »

Il se tut, les mains crispées aux pectoraux, la tête renversée dans l’œstre d’une joie dionysiaque, savourant l’inexprimable tumulte de son enthousiasme qui m’induisait contagieusement — moi, suscitateur d’un dieu !

Il allait. Ses pas somnambuliques lançaient des cailloux qui rebondissaient aux précipices. Sa chevelure, assouplie, s’aérait ; sa toison, défeutrée, flottait comme un vêtement, rythmait son allure sèche, pareille à une danse rapide que menaient d’intérieures harmonies.

Nous descendions, cependant. Une vallée apparut, enclose de crêtes onduleuses et cernées de pins-parasols ; — et les grands pans vert-bouteille des contreforts s’échelonnaient, par le bas, en terrasse d’oliviers, jusqu’au toit rouge d’une métairie.

Plus loin, dans un autre ravin stérile, où la montagne se crevait d’éboulis fauves, les lacets blancs de la grand’route apparurent, tout au fond. Minuscules, les clochettes d’un troupeau tintinnabulaient, — festons musicaux sur le silence.

Les oreilles du satyre pointèrent, ses naseaux reniflèrent. Il siffla à travers ses incisives et m’empoigna l’épaule, montrant : là-bas, de son index velu.

— « Les chèvres ! les vois-tu ? Sur le dos pelé de la montagne, les chèvres noires, comme des poux. Eâh ! »

Le souffle saccadé, trottant sec sur le long éperon de granit, il me tira vers le troupeau qui broutait, plus bas, dans une boucle du sentier, l’herbe des pentes impraticables.

Brusquement, le capripède me lâcha, et, à bonds exorbitants, dévala par au travers des éboulis. Le petit chevrier, culotté de peau de bique, nu-pieds, se mit à fuir, vainement agile, le pourchas foudroyant du satyre. Mais le chien ne bronchait pas, et les chèvres mâchant des herbes qui pendillaient dans leur barbiche, regardèrent, placides, passer l’aigipan : — il disparut derrière un amas de rochers où venait de se réfugier sa victime.