Par un mauvais chemin en zig-zag, la litière du banquier Melchis, balancée aux épaules de six Éthiopiens, gravissait la colline.
A chaque lacet, une trouée dans le feuillage des myrtes et des lauriers-roses découvrait au loin la mer qui s’étalait, céruléenne, avec une large traînée de feu sous le soleil. Des galères, évoluant à force de rames, pareilles à des araignées aquatiques, entrecroisaient les fils d’argent de leurs sillages sur le calme plat de la rade. Plus bas, le port se hérissait d’antennes ; et, au long du golfe, avec ses milliers de terrasses et les acrotères d’or de ses temples reluisants parmi les bois sacrés, s’alanguissait, en une courbe nonchalante, la voluptueuse Amathonte.
Mais, dans sa litière de soie verte, Melchis, sans regarder le paysage, renfrognait son nez crochu, et tourmentait les nattes de sa barbe noire : car la montée était rude, l’après-midi étouffant, et ses nègres ruisselaient de sueur.
— « C’est absurde ! » grommela-t-il, « incomparablement absurde ! Ces esclaves seront tantôt fourbus ! »
— « Patience, seigneur, nous arrivons », répliqua un jeune homme, en tunique lie-de-vin, qui marchait à côté de la litière.
— « Des Éthiopiens à dix mines pièce ! » poursuivit l’autre. « Ce sculpteur ne saurait-il habiter dans la ville ? — comme les gens sensés ! »
— « Je te l’ai déjà dit : mon maître Pygmalion est fou. — Cette statue !… du jour qu’elle fut achevée, il l’emporta dans la maison, là-haut ; et maintenant, c’est tout au plus s’il ne jette pas dehors ceux qui viennent comme toi, admirer son œuvre. Il est fou, te dis-je ! — ou ensorcelé. Il oublie que je suis son élève et ne m’enseigne rien. Depuis treize lunes, il n’a touché un ciseau. Il passe des heures à polir sa déesse d’ivoire, à lui ajuster des bijoux, à nouer et dénouer sa chevelure. Une fois, je l’ai surpris qui lui parlait comme à une maîtresse, l’appelant son âme, sa vie, — que sais-je !… Peut-être me croiras-tu, seigneur ? Eh bien ! — l’Aphrodite me pardonne ! — Pygmalion est amoureux de sa Galatée. »
Le Syrien haussa les épaules, avec mépris.
— « Grotesque ! » déclara-t-il. « Jeune homme, tu ne peux rester chez ce maître. A Smyrne, j’en connais un meilleur : Nasiclès. Durant ma jeunesse, moi-même je fus son élève. Avec des figurines en plâtre et en terre cuite, rehaussées d’ocre, de minium et d’outremer, nous reproduisions, à l’usage du peuple, les icones illustres des dieux ou des héros. — Ne souris pas, mon fils ! c’est un commerce avantageux ; et chacun sait, dans Smyrne, jusqu’au dernier vendeur de poulpes frits, que mes richesses, aujourd’hui célèbres, n’eurent pas d’autre origine. »
Cependant, on atteignait, sur une esplanade ombragée de cyprès et d’yeuses, une sorte de temple.