Sur ce navire, où les autres passagers — taciturnes Asiatiques encapuchonnés de laine blanche — ne voyaient en eux qu’un couple d’amants banals, les jours se succédèrent pareils, de voluptés ardentes et de rêveries bienheureuses. Le navire, penché sous ses larges voiles rouges comme les chevaux qui tournent la borne du cirque, fuyait avec un doux balancement sur les plaines infinies de la mer cérulée. Nulle terre en vue. Assis avec Galatée, près du timonier en casaque orange, Pygmalion regardait s’allonger, comme un grand chemin de neige, le sillage ; et, de sentir la patrie à chaque heure plus lointaine, il se réjouissait.

Galatée, au contraire, devint triste : la monotonie de cette longue navigation l’accablait, disait-elle. Pour la distraire, il lui contait des légendes, ou reprenait le thème, sans cesse nouveau, de leur miraculeuse union.

Le matin du neuvième jour — les vents avaient été favorables : — on aperçut vers la droite un cône vaporeux flottant sur la mer. Lentement, heure par heure, il grandit, cyclopéen, et l’on distingua la masse fumante et neigeuse de l’Etna.

Puis, sous une chaîne de montagnes vertes, la côte sicilienne apparut, évasée comme un golfe énorme, piquetée de villages clairs où trônaient, couvrant plusieurs collines de ses édifices polychromes, s’avançant dans la mer avec ses palais, ses temples, ses théâtres, l’opulente et démesurée Syracuse.

V

Une fois sur les dalles du quai, Pygmalion et Galatée s’arrêtèrent. Pygmalion n’avait pu, dans la hâte et le secret de sa fuite, se ménager une lettre d’introduction pour quelque notable Syracusain. Il leur fallait donc s’enquérir d’une auberge. Et il cherchait auprès de qui s’informer, lorsque Galatée lui désigna un homme, enveloppé d’un manteau militaire et coiffé d’un casque à plumes d’autruche. Accoudé sur une pile de ballots, le menton dans la main, il examinait d’un air désœuvré le déchargement de leur galère.

— « N’est-ce pas aussi un étranger ? » objecta Pygmalion.

— « Qu’importe ! » murmura Galatée. Et, hardiment, elle aborda l’inconnu.

— « Seigneur », dit-elle, « nous venons de Chypre. Mon époux que tu vois, est Pygmalion, le fameux sculpteur d’Amathonte. Tu connais son nom, peut-être ?… Moi, je suis Galatée… Je te prie de nous indiquer un logis. »

— « Je suis Sextus Pomponicus Ridens », déclara l’autre, « chevalier romain et tribun de la IVe Légion, envoyé par le Sénat auprès du tyran Hiéronyme. » — Avec une parfaite urbanité, il protesta de son dévouement à l’illustre Pygmalion et à sa compagne. Il ignorait, à vrai dire, les auberges de Syracuse. Mais, habitant le palais de l’Achradine réservé aux ambassadeurs, il offrait de les y recevoir jusqu’au lendemain, jour où, sa mission terminée, il repartait pour l’Italie.