J'arrivai à Venise pendant la nuit, à une heure du matin, le 20 mars. Il n'y avait alors aucune voie de communication entre la ville et la terre ferme; on ne pouvait donc y aborder qu'en bateau.

Les voitures déchargeaient au bord de la mer les voyageurs et les bagages; là on entrait dans des gondoles couvertes pouvant contenir huit ou dix personnes, conduites par deux rameurs qui se tenaient debout aux deux extrémités du bateau, en dehors de la partie couverte, manœuvrant chacun avec une seule rame. C'est ainsi que nous arrivâmes au bout de trois quarts d'heure au quai des Esclavons, à l'hôtel de l'Europe (buona locanda).

Tout le monde aujourd'hui connaît assez Venise la belle, ou pour l'avoir vue, ou par des photographies, pour qu'il soit nécessaire d'en faire la description. En consultant mes notes de voyage j'y trouve cette phrase à la page de Venise: Niente dire, bisogna vedere et ricordarsi. Ce mauvais italien peut ainsi se traduire: On ne peut rien dire, il faut voir et se souvenir.

Je ne parlerai donc pas de Saint-Marc, du Palais des Doges, du grand canal, du Rialto, que le lecteur connaît aussi bien que moi.

J'étais descendu à l'hôtel de l'Europe; l'expression n'est pas juste, j'aurais dû dire monté; car de la gondole au quai, je n'étais pas descendu, et j'avais dû monter bien davantage pour aller au bureau de l'hôtel.

À Venise, les étages supérieurs étaient alors les plus recherchés, à cause de l'humidité et de la mauvaise odeur des canaux. La table d'hôte et les meilleures chambres, y compris la mienne, étaient au quatrième étage. En 1839, il en était ainsi partout; on m'a dit que, maintenant, cet usage est moins général.

Mon voyage à Venise était tout à fait improvisé; je n'avais donc aucune espèce de recommandation; mais j'avais déjà assez l'expérience des hommes et des choses pour me tirer d'affaire, même en pays étranger.

Il est vrai que si je n'avais pas la modestie d'Antoine, de notre voyage de Suisse, j'avais ma carte de visite qui portait ma double qualité de Français et d'ingénieur des Ponts et Chaussées, établie du reste par mon passeport, dont il était tout à fait indispensable d'être porteur, quand on voyageait hors de France, surtout dans les États autrichiens, dont Venise faisait partie.

Je pus constater que cette double qualité pouvait facilement, comme à Francfort, m'ouvrir toutes les portes.

Notre consul, que j'allai voir, m'offrit une lettre d'introduction pour l'ingénieur en chef. Elle portait sur l'enveloppe cette inscription: À l'illustrissimo signor Bisognini ingégniere in capo. (Au très illustre seigneur Bisognini ingénieur en chef.) En Italie il suffisait d'avoir une position pour être décoré du titre d'illustre ou même très illustre.