La personne en question s'étant présentée, nous vîmes un Français d'assez bonne figure, de trente-cinq à quarante ans, qui n'avait pas la tournure d'un commis-voyageur; mais, je crois cependant que ce n'était pas autre chose. Il n'y avait pas de raison apparente pour refuser sa société, il y en avait deux pour l'admettre:
La première, c'est que nous étions un peu inquiets de traverser ces montagnes à la discrétion d'un conducteur inconnu, qui devait nous faire passer la nuit dans son auberge; tout naturellement, les histoires de brigands italiens nous venaient à l'esprit, et nous ne pouvions pas nous empêcher de fredonner les airs de Fra Diavolo. Le nouveau voyageur nous paraissait donc un renfort, qui n'était pas à dédaigner.
Le second motif était d'une autre nature: la bourse de ma mère n'était pas inépuisable; une économie n'était donc pas à refuser.
L'équipage était des plus engageants; nous partîmes de Vérone au bruit réjouissant des grelots de quatre petits chevaux noirs comme le jais, harnachés d'une manière brillante, à la mode italienne, avec des pompons du rouge le plus éclatant, en têtes et queues.
Au moment où nous sortions de la ville, deux jeunes filles se présentèrent et firent signe au cocher d'arrêter. Il descendit de son siège et nous dit fort poliment, en italien, bien entendu (depuis que nous avions quitté l'Allemagne personne ne nous parlait plus français), que ces Donne demandaient la faveur de monter dans la voiture, c'est-à-dire à côté de lui sur le siège couvert, qui formait un compartiment tout à fait séparé.
Les Donne étaient d'un extérieur agréable et très décent; nous n'avions pas de motifs sérieux pour refuser le service qu'on nous demandait; les voilà donc bien vite installées à côté de notre conducteur; nous supposâmes que ce coup de théâtre était préparé d'avance.
À peine fûmes-nous arrivés en dehors des dernières maisons, qu'une de ces jeunes filles se mit à chanter; elle avait une voix très belle et savait parfaitement s'en servir. Nous eûmes cette distraction pendant une grande partie du voyage.
Au moment des repas, nous fîmes plus ample connaissance, bien qu'elles n'entendissent pas un mot de français. Elles étaient fort convenables; cependant, quelque chose dans leurs allures, si elles eussent été françaises, aurait pu nous faire supposer que nous avions rencontré des actrices. Elles se nommaient Maria Biffi et Camilla Beltromelli, Bolognese, ambe due: nous n'en sûmes jamais davantage.
Malgré nos apprêts de défense, en cas d'attaque pendant la nuit par les brigands, dont notre aubergiste devait faire partie, et il faut convenir que les apparences de la locanda pouvaient donner lieu à cette supposition, le jour arriva sans le moindre incident; et nous constatâmes avec plaisir qu'on pouvait dormir paisiblement au sommet des Apennins comme ailleurs.
Avant d'y arriver, nous avions traversé Mantoue, place très fortifiée, entourée d'eau, formant une île au milieu du Mincio; ces fortifications sont l'ouvrage des Français.