Nous marchions à toute vitesse, un petit bateau pêcheur, à l'ancre, s'était trouvé sur notre route; son équipage s'était endormi, sans avoir allumé le fanal réglementaire. Par une fatalité, qui arrive bien plus souvent qu'on ne pourrait le croire, la proue de notre navire l'avait rencontré; ces pauvres gens avaient eu un réveil encore plus pénible que le nôtre.

On s'empressa d'aller à leur secours; il fallut mettre une chaloupe à la mer et leur tendre une corde pour s'amarrer.

Tout cela prit du temps, et nous étions fort inquiets des conséquences de l'accident. Enfin nous apprîmes avec plaisir qu'il n'y avait personne de noyé; et notre navire se remit en marche.

À peine la machine avait-elle donné quelques coups de piston, que j'entendis distinctement crier: acqua! acqua! ces cris venaient de la mer; le bâtiment pêcheur prenait l'eau et menaçait d'être submergé. On s'arrêta de nouveau; dans l'obscurité où nous étions, je ne pus pas me rendre compte parfaitement de la manœuvre qui fut opérée; je crois cependant que tout le personnel du petit bateau monta sur le nôtre, et que nous continuâmes à remorquer la barque chavirée jusqu'au port le plus voisin.

Le calme se rétablit peu à peu; les dames anglaises qui, pour la seconde fois étaient sorties affolées de leurs cabines, y rentrèrent rassurées, et je repris ma position horizontale sur mon matelas étendu sur le pont, où il avait conservé sa place, remerciant Dieu d'en être quitte pour si peu. Notre voyage se continua sans encombre et nous arrivâmes à Gênes de très bonne heure le lendemain matin.

Par une disposition de service, heureuse pour moi, le bateau devait s'y arrêter toute la journée et repartir à cinq heures du soir pour Marseille. Je pouvais donc voir un peu Gênes que je ne connaissais pas.

Comme mon grand-père Henri Jordan, je trouvai qu'en arrivant par mer, on est frappé de l'aspect magnifique de Gênes. La ville contient quelques belles rues, les autres sont épouvantables.

Dans les belles rues, il y a des palais splendides dont j'ai pu visiter les intérieurs, ainsi que leurs superbes collections de tableaux, en donnant une légère rétribution qui souvent, disent les mauvaises langues, serait partagée entre les propriétaires et les gardiens. Gênes contient aussi de très belles églises.

Après avoir vu tout ce que je pouvais voir en un jour, je remontais sur mon navire, faisant à l'Italie mes adieux pour longtemps.

D'après notre programme nous devions arriver à Marseille le lendemain matin, mais nous avions certainement négligé la prière qu'Horace adressait au maître des vents, pour le vaisseau qui portait Virgile: Ventorumque regat pater. (Que le maître des vents le dirige.)