Jusque-là nous avions navigué comme sur un lac tranquille, au calme le plus complet avait succédé, non pas une tempête, car le ciel était toujours splendide, mais un vent très violent directement contraire; notre bateau était fortement secoué et notre marche considérablement ralentie. Bien que ce fut mon premier essai de la mer, j'avais fait jusque-là très bonne contenance, mais après la seconde nuit je fus terriblement malade.
Je n'étais pas du reste le seul; au déjeuner la table d'hôte si nombreuse la veille, était presque déserte; chacun restait dans sa cabine, quand il avait la chance d'en avoir une; ceux qui, comme moi, en étaient privés, avaient la triste nécessité d'exposer en public toute leur misère; du reste comme tout le monde, ou à peu près, en était réduit au même état d'infortune, chacun s'occupait de sa pauvre personne, sans trop de pudeur et surtout sans avoir le temps de se moquer des autres.
Les dames suppliaient le capitaine de relâcher en route, sans aller jusqu'à Marseille; le capitaine aurait peut-être cédé, mais nous avions devant nous un autre navire, la Concurrence; comme les marins le désignaient, qui continuait bravement sa route, malgré le mauvais temps; son honneur était engagé, il prétendait ne pas pouvoir s'arrêter, si la Concurrence ne s'arrêtait pas; et l'infâme Concurrence marchait toujours!
Nous passâmes en vue de la rade de Toulon; nous apercevions les sommets des mâts par-dessus les rochers. Un nouveau groupe de dames éplorées fit encore une démarche inutile auprès du capitaine, pour qu'il nous conduisît au port.
Le sort en était jeté, nous avions en perspective plusieurs heures de mal de cœur, et de vomissement général; horreur! nous étions affreusement ballotés; cependant, nous marchions tout de même; nous approchions en même temps de la nuit et du port de Marseille.
Je n'ai jamais éprouvé, je crois, un plus grand plaisir physique que le soulagement ressenti ce jour-là, en mettant le pied sur la terre ferme.
Quand nous entrâmes dans le port, il était huit heures du soir, la douane était fermée; il fallut laisser tous nos bagages au bateau jusqu'au lendemain, ce qui était gênant; mais nous étions à terre, le reste nous parut peu de chose.
(Je ferai remarquer ici, que malgré la révolution de 89, les habitudes de la douane n'avaient pas beaucoup changé depuis le voyage de mon grand-père en 1787; c'est à l'établissement des chemins de fer que l'on doit pour les douanes, l'organisation d'un service de nuit.)
Je ne pouvais pas passer à Marseille sans voir nos bons amis Magneval et Salavy; je n'avais pas vu A... depuis l'époque où je l'avais trouvée à Lyon avec sa famille, fuyant le choléra qui fut si violent à Marseille en 1835. La jeune fille d'alors était devenue Mme de F...; quand je la vis dans la maison de sa mère, elle tenait dans ses bras son fils aîné, qui n'avait pas un an. Tous me reçurent avec un cordial empressement, je quittai cependant cette famille avec un sentiment de tristesse dont je ne me rendais pas compte alors, et que plus tard les événements ont pleinement justifié.
De Marseille pour aller à Clermont, ma résidence, je pouvais suivre deux routes: par Lyon ou par Nismes qui étaient à peu près de même longueur. Je choisis celle de Nismes qui me permettrait peut-être de revoir quelques-unes de mes anciennes connaissances de ma mission de 1835; je m'arrangeai pour y passer une journée.