Je trouvai là mon brave ingénieur en chef, qu'entre camarades, on appelait le père Vinard; il n'était pas trop changé. Didion et Talabot étaient absents et fort occupés de leur premier chemin de fer d'Alais à Tarascon.

Le père Vinard était toujours très conteur; avec sa bonhomie ordinaire, il me raconta que Didion faisait très mal son service, parce qu'il s'occupait de tout autre chose; que plusieurs fois il était allé chez lui, exprès pour lui en faire très sérieusement le reproche, mais que ce garçon-là était si aimable, que jamais il n'avait eu le courage de lui rien dire à ce sujet.

Je n'avais pas trop le temps de faire d'autres visites; le hasard me fit rencontrer à la promenade de Lafontaine, la séduisante Mme d'Au..., la reine des matinées artistiques de 1835, dont j'ai parlé dans mes salons d'autrefois; hélas! tout cela avait disparu; les maîtres de postes n'ont jamais été plus montés contre les chemins de fer, que ne l'était alors cette pauvre Mme d'Au....

Didion et Talabot avaient été accaparés, et les fameuses matinées en étaient mortes; Nismes n'était plus tenable, aussi elle n'y resta pas longtemps.

Je désirais bien aussi m'arrêter à Anduze et au Pont-de-Salindre, où j'avais passé quelques mois comme élève en mission; mais la chose ne me paraissait pas possible. Je pris ma place dans une diligence qui, en trois jours et quatre nuits, devait me rendre à Clermont. En route, il me vint une idée qui me permit de réaliser cette visite d'Anduze, jugée d'abord impossible.

Les diligences prenaient toujours une heure de repos pour dîner; on devait s'arrêter à Saint-Jean-du-Gard, plus loin que le Pont-de-Salindre; pendant le temps du relai à Anduze, je m'informai rapidement si je pouvais trouver une petite voiture qui me conduirait à Saint-Jean-du-Gard, et me ferait rejoindre la diligence à la fin du dîner. Ma combinaison put s'arranger, je prévins le conducteur; j'avais une heure pour revoir Anduze et mes anciennes connaissances.

Un homme de loisir, qui n'a presque rien à faire, trouve qu'une heure c'est bien peu de temps pour entreprendre quelque chose; quand on est très pressé et qu'on sait s'y prendre, c'est étonnant ce qu'on peut faire en une heure!

Je n'avais pas oublié le chemin de la poste aux lettres, je n'avais pas oublié non plus, que tenue par des dames, c'était un bureau de renseignements.

Rien n'était changé depuis quatre ans; je m'empressai de le dire à Mlle P..., jolie brune, qui le prit pour un compliment, comme c'était du reste mon intention, en me disant, de son côté, qu'elle m'avait reconnu sans peine. Je lui demandai des nouvelles de tout le monde.

Elle s'empressa d'appeler sa mère pour prendre sa place, et comprenant tout de suite que je n'avais pas de temps à perdre, elle prit mon bras et me conduisit à côté dans un grand jardin, où nous trouvâmes Mlle F..., la blonde; au lieu de tenir comme autrefois sa guitare, elle portait dans ses bras un petit enfant qui lui appartenait; depuis mon départ, elle avait su charmer un capitaine de la ligne, qui avait donné sa démission pour l'épouser.