Ma voiture m'attendait au moment convenu, je pris congé de ces dames et je m'acheminai vers la petite ville de Saint-Jean-du-Gard, après m'être muni de pain et de fromage pour remplacer mon dîner.

En arrivant à Salindre, j'eus le plaisir de traverser le Gardon sur le pont neuf, dont quatre ans auparavant j'avais commencé les fondations; je me rappelle avoir vu cette rivière, torrentielle s'il en fut, s'élever, par une crue subite, de 7 mètres de hauteur en une seule nuit. Je pus m'arrêter quelques minutes chez mes anciens hôtes, qui habitaient toujours la même maison; je les remerciai de nouveau de leur ancienne hospitalité presque écossaise, car ils m'en avaient donné pour beaucoup plus que mon argent.

Quand j'arrivai à Saint-Jean-du-Gard, on faisait l'appel des voyageurs, mon programme était donc très exactement rempli.

Avant de m'endormir dans la diligence qui devait lentement me conduire à Clermont, il me revint en mémoire un épisode assez original de mon séjour au Pont-de-Salindre, en 1835.

Pour surveiller mes travaux, j'étais logé dans l'unique maison qui se trouvait sur les lieux, dans une famille aux trois quarts bourgeoise et pour le reste campagnarde, celle que je venais de revoir, qui moyennant 2 francs par jour, voulait bien me donner le logement, la nourriture, le blanchissage, du café au lait de chèvre et des figues à discrétion, de plus la permission de monter sur son cheval blanc, quand je prenais la fantaisie d'aller à Anduze situé à 3 kilomètres.

Un de ces voyages fut agrémenté d'une manière assez pittoresque.

Au moment de partir, mon hôte vint me demander si je pouvais me charger de conduire sa fille chez sa marraine, tout près d'Anduze; je m'empressai d'accepter, pensant qu'on allait atteler la carriole. Mais quel fut mon étonnement, quand je vis que rien n'était changé dans les préparatifs ordinaires de mon voyage, si ce n'est qu'on avait ajouté un petit coussin derrière ma selle.

Le sort en était jeté, j'avais dit oui, il n'y avait pas moyen de reculer. Du reste, après tout, il paraît que dans ce pays, il n'y avait rien de bien ridicule pour un jeune homme de paraître enlever une jeune fille; mais je m'empresse de le dire, ce n'était qu'une petite fille d'une douzaine d'années.

Dans ce coin des Cévennes, les mœurs étaient si patriarcales, qu'on m'aurait demandé, je crois, avec la même simplicité, d'emmener en croupe la fille aînée, qui avait dix-huit ans.

Notre équipée se fit sans autre aventure que la rencontre de la voiture publique, où les voyageurs ont pu faire sur mon compte toutes les suppositions qu'ils ont voulu, dont alors je ne fus pas plus ému que je ne le suis aujourd'hui après cinquante-trois ans.