En rêvant aux chevaliers de l'Arioste, qui prenaient en croupe des princesses errantes, je finis par m'endormir profondément pour la nuit et presque tout le reste du parcours jusqu'à Clermont.
Il se fit sans incident, ne m'ayant laissé le moindre souvenir, si ce n'est le passage au milieu de la ville de Mende, qui me parut affreuse, sans former contraste avec le reste du département de la Lozère.
Il y a près d'un demi-siècle que j'ai fait ce grand et beau voyage, il faut qu'il ait produit sur moi une bien profonde impression pour que je puisse me le rappeler, ainsi que je viens de le décrire, presque jour par jour; il est vrai, qu'en route, j'avais pris des notes et quelques dessins que je retrouve sur mes albums, toujours avec un plus vif plaisir.
En arrivant à Clermont, au moment de la fonte des neiges, je m'empressai de reprendre les études dont j'étais chargé pour la rectification de la route, alors très escarpée de Lyon à Bordeaux, dans la traversée des monts Dômes.
Ces études passionnaient le pays et la députation: le projet dont je soutenais la supériorité avait mis contre moi la moitié du département, mais j'avais pour moi le bon sens d'abord, puis MM. Chabrol de Volvic et Combarel de Leyval, deux députés légitimistes, parce que mon projet se trouvait favorable à leurs propriétés ainsi qu'à leur réélection.
J'avais naturellement contre moi le Préfet, qui sous Louis-Philippe ne pouvait pas faire cause commune avec les députés légitimistes.
Quant à moi, il va sans dire que je m'étais laissé guider par mon niveau et non par l'opinion; ce que je dis est si vrai que quelques années plus tard mes études ont servi pour l'établissement du chemin de fer de Bordeaux qui passe au-dessus de Volvic, à Pontgibaud et remonte par la vallée de la Sioule, exactement en suivant mon tracé préféré de 1840.
Ces études m'avaient mis en rapport avec M. le comte de Pontgibaud, que j'ai vu plusieurs fois sur les lieux et à Paris. C'était alors (1838-1840) un homme de cinquante-cinq à soixante ans; il devait être le fils de celui qui, pendant la Révolution, avait pris le nom de Joseph Labrosse, dont parle M. Léon Galle dans la Revue du Lyonnais (février 1888).
D'après la légende qui avait cours dans le pays, on racontait que pendant l'émigration, obligé de chercher comme tant d'autres un moyen de ne pas mourir de faim, M. de Pontgibaud s'était fait d'abord colporteur, mais ne voulant pas exercer ce métier sous le nom de M. le comte de Pontgibaud, colporteur, il avait été indécis pour savoir celui qu'il prendrait, et que sa femme alors l'avait décidé, par reconnaissance ou pour que cela portât bonheur à leur commerce, de prendre le nom du premier objet qu'ils vendraient ou qu'ils avaient vendu.
Il paraît que ce fut, ou que c'était une brosse. C'est de là que viendrait le nom de Joseph Labrosse, sous lequel M. le comte de Pontgibaud refit sa fortune.