3 mai 1788.—Aujourd'hui grande fête pour le peuple gênois; c'est le jour des Carasses. Cette cérémonie se faisait autrefois le Jeudi-Saint; elle consiste à aller visiter dévotement la cathédrale en procession, en portant l'image du saint patron sur un brancard, ou caisse dite carasse. Peu à peu cette institution dévote est devenue une affaire d'appareil; on a pensé qu'il valait mieux ne pas la faire le Jeudi-Saint; on a donc jugé convenable de la transporter au jour de l'Invention de la Sainte-Croix.

Vingt et une confréries de pénitents s'acheminent en procession chacune à leur tour, au son de la musique (qui n'est pas toujours excellente), portant en triomphe leurs carasses ornées de fleurs et de bougies où l'on voit jusqu'à cinq ou six statues travaillées par de bons maîtres; l'une d'elles était éclairée par quatre cent cinquante bougies.

Ces processions durent depuis trois heures après midi, jusqu'à une heure après minuit. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est de les voir monter les escaliers de Saint-Laurent (la cathédrale) parce que ceux qui portent la croix et la carasse se font un point d'honneur de les monter en courant.

Le plus intéressant dans cette fête c'est le concours immense qu'elle attire, et l'air de jubilation qui règne sur tous les visages; on prétend que les Gênois deviennent tous fous ce jour-là.

5 mai.—Dîné à la campagne de Jean-Luc Durazzo; c'est un fort beau palais sur le bord de la mer avec un grand jardin, pour Gênes.

Plusieurs nobles et négociants ont établi à la Poncevera, un casino fort agréable, on y joue, et deux fois par semaine on y danse.

6 mai.—Course à Peggi, où l'ex-Doge Lomellini a sa maison de campagne, un vrai bijou qui ne ressemble en rien aux autres. Le jardin est petit, on se croirait dans un parc immense. L'art y paraît peu quoiqu'il y en ait beaucoup. Il y a un désordre qui plaît, les arbres semblent posés au hasard.

On voit une île où l'on aborde par des ponts plus grands que l'île. D'un autre côté se trouvent un théâtre de verdure et une salle de bal avec jardins et statues, etc. Le palais est bien distribué et orné de belles peintures.

Le prince Doria possède près de là une maison de plaisance peuplée d'orangers, de citronniers et de cèdres, son théâtre est fort joli et ses tableaux magnifiques.

L'église de la Madone-des-Vignes est grande, belle et bien décorée; on voit ici beaucoup de marbre de Carrare; ils sont à bas prix car il y en a des montagnes entre Gênes et Livourne, sur le bord de la mer.