À cette époque, le gouvernement de la République ajoutant le vol à la cruauté, voulait accaparer toute la monnaie; il avait ordonné sous peine de mort, de porter dans les caisses publiques toutes les valeurs d'or et d'argent; en échange, il donnait des assignats en papier qui furent bientôt déprécies et causèrent un désastre presque général dans toutes les fortunes, en donnant à des gens peu délicats le moyen de payer leurs dettes avec des valeurs fictives.
Alphée Aynard parcourut toutes les villes grandes et petites de la Bretagne, de la Vendée, de l'Anjou et de la Touraine et n'eut qu'à se louer de la loyauté des habitants, des Bretons surtout, qui tous, au péril de leur vie, avaient conservé de l'argent monnoyé pour payer leurs dettes; il put rapporter à peu près tout ce qui était dû à sa famille.
La seule aventure que je connaisse de ce voyage, mérite d'être racontée.
Au moment de son départ de Nantes pour revenir à Paris, on prévient mon père qu'une dame veut lui parler; il se rend aussitôt à l'adresse indiquée, chez Mme de Bec de Lièvre, appartenant à la première noblesse du pays.
On s'informe s'il est bien M. Aynard de Lyon, qui doit partir prochainement pour Paris. Sur son affirmation, Mme de Bec de Lièvre lui demande pardon de l'avoir dérangé, en ajoutant que ce n'était pas à un jeune homme de vingt ans qu'elle pouvait s'adresser pour le service dont elle avait besoin.
Mon père insiste pour connaître ce mystère; enfin, il apprend qu'il s'agit de conduire à Paris, pour une cause que j'ignore, Mlle de Bec de Lièvre, jeune fille de dix-sept à dix-huit ans.
Il ne pouvait pas refuser une pareille mission.
Il avait une bonne voiture, beaucoup de bonne volonté et, ce qui ne gâte jamais rien, un extérieur et des manières agréables; les occasions étaient rares, en temps de révolution surtout, la nécessité passe avant les convenances; de plus, mon père était Lyonnais; par conséquent, royaliste fervent aux yeux de la noblesse de Vendée.
Bref, après beaucoup d'exclamations de la part de la mère et force protestations rassurantes du côté de mon père, sans faire elle-même d'objections, Mlle de Bec de Lièvre monta dans la chaise de poste avec une femme de chambre.
Je ne connais pas les détails de ce voyage qui dura cinq ou six jours. Mon père conduisit cette jeune fille à Paris sans aucun accident et la remit à une de ses tantes, au faubourg Saint Germain.