Des années se passèrent, Mlle de Bec de Lièvre est devenue la femme du maréchal de Bourmont, ministre de la guerre, sous Charles X, et chef de l'expédition qui fit la conquête d'Alger.

Les affaires de mon père le mettaient en relations directes avec le ministère de la guerre. Il eut l'occasion de revoir souvent Mme de Bourmont qui avait conservé pour lui beaucoup de reconnaissance.

J'ai rencontré moi-même M. de Bourmont et ses fils à Genève, en 1834, peu d'années après 1830, qui avait brisé leur fortune en renversant la branche aînée des Bourbons, j'ai pu constater que le souvenir laissé par la complaisance de mon père avait été conservé gracieusement par toute la famille de la Maréchale.

Voilà tout ce que je sais de ce voyage de Bretagne. J'ai vu encore la voiture élémentaire dans laquelle mon père l'avait fait, car c'est dans cette même chaise que j'ai fait mon premier voyage de Paris (qui justifie cette partie de mon épigraphe, quorum pars parva fui, puisque j'avais alors trois ans et demi).

Les Autrichiens étaient déjà venus à Lyon en 1814; ils menaçaient de revenir en 1815, et l'on supposait qu'ils n'y entreraient pas sans combat.

Ma mère, qui habitait le quai du Rhône, eut peur d'être exposée particulièrement aux dangers du siège; l'ennemi devait arriver par le Dauphiné; elle obtint de mon père de l'accompagner à Paris où l'appelaient ses affaires.

Nous partîmes donc tous les trois avec une femme de chambre qui me tenait sur ses genoux, dans la même chaise de poste qui avait ramené Mme de Bourmont de Nantes à Paris dix-sept ans auparavant.

Ce voyage est un de mes plus anciens souvenirs; nous étions au milieu de juin 1815, cette date est très précise. Je me rappelle parfaitement le mouvement de bascule qu'on imprimait à la voiture, lorsqu'à chaque relai on changeait les chevaux, sans nous faire descendre.

Je me rappelle encore qu'au départ, c'était notre domestique qui nous avait conduits en postilion, jusqu'au premier relai; il avait deux cocardes, une blanche et une tricolore, qu'il était obligé de mettre à son chapeau alternativement, suivant l'opinion des groupes ou des villages que nous traversions.

Quand on criait: «À bas la cocarde tricolore!» il la fourrait dans sa poche, et s'empressait de mettre la blanche; alors on le laissait passer; un peu plus loin, on criait: «À bas la cocarde blanche!» il s'empressait de faire l'échange afin de pouvoir marcher.