La promesse fut tenue, et les Croix-Roussiens profitèrent ainsi, sans le savoir, de la bonne conduite de leur Maire dans un temps où la fortune nous était meilleure.
Cette histoire est authentique; on trouvera peut-être que c'est une digression hors de propos; pour excuse, je peux dire que l'ayant rencontrée sur ma route, je m'y suis arrêté, profitant de ce que nous voyageons autrement qu'en chemin de fer; et pensant qu'il est toujours bon de conserver le souvenir de ce qui est bien.
Au moment où ces choses allaient se passer à la Croix-Rousse, nous arrivions à Paris après un voyage de cinq ou six jours; car bien que nous marchions aussi vite que les chevaux pouvaient nous emporter sur une mauvaise route, nous nous arrêtions toutes les nuits pour coucher dans les auberges, car notre chaise à deux roues ne ressemblait pas le moins du monde à un sleeping-car.
Paris ne ressemblait pas non plus à ce qu'il est aujourd'hui; la ligne du boulevard de la Magdeleine à la Bastille existait déjà depuis longtemps, mais elle n'avait pas du tout le même aspect; les premières constructions avaient été faites sur l'emplacement des anciens remparts ou boulevards fortifiés de l'enceinte de Louis XIV, c'est de là que vient leur nom. Les terres-pleins des bastions n'avaient pas été nivelés, et beaucoup de vieux arbres existaient encore; il en résultait une grande variété dans les perspectives.
Un grand nombre de maisons avaient des jardins avec grilles sur la voie publique; d'autres jardins étaient en terrasses à la hauteur du premier étage. À leur rencontre avec le boulevard, beaucoup de rues se terminaient par des pavillons arrondis d'une belle architecture; enfin chaque maison avait son cachet particulier, et pour se reconnaître on n'était pas obligé de se rappeler un numéro.
Même dans l'intérieur de Paris on trouvait de nombreux jardins ailleurs qu'au faubourg Saint-Germain, qui seul encore en conserve quelques-uns.
Nous n'étions pas logés à l'hôtel, mon oncle François avait pu nous recevoir chez lui.
Depuis sa sortie de prison, sa position avait bien changé; la maison Aynard qu'il représentait à Paris avait fait de belles affaires. Tandis que le commerce lyonnais souffrait beaucoup du blocus continental, la fabrication des fusils à Saint-Etienne et celle des draps de troupes à Lyon et ailleurs étaient sous le premier empire les seules industries prospères. L'empereur avait exigé la construction des deux grandes fabriques de Montluel et d'Ambérieux qui occupaient chacune plusieurs centaines d'ouvriers.
Bien que situé au premier étage l'appartement de mon oncle avait la jouissance d'un beau jardin en terrasse sur la rue Louis-le-Grand, près du boulevard et de la rue de la Paix.
Je me souviens que je couchais dans une chambre de plain-pied avec le jardin, et que les murs de cette chambre étaient entièrement couverts de grands tableaux à cadres dorés; il y en avait de même dans tout l'appartement; alors je ne pouvais pas trop juger s'ils étaient beaux; mais depuis j'ai toujours entendu dire qu'il y en avait pour plus d'un million et demi.